include_once("common_lab_header.php");
Excerpt for Téléphone, au coeur de la vie - biographie du groupe Téléphone by , available in its entirety at Smashwords





Téléphone, au cœur de la vie



(Téléphone biographie)



Daniel Ichbiah









2003, 2012, 2014, 2016

DanicArt

Remerciements

 

Ce livre est issu des entretiens accordés à l’auteur par les quatre membres du groupe Téléphone :

Corine, le 26 juin 2003, au restaurant la Sieste,

Louis Bertignac, le 8 juillet et le 15 octobre 2003, à son domicile,

Richard Kolinka, le 16 septembre et le 21 octobre 2003, près des Abbesses à Paris,

Jean-Louis Aubert, le 3 octobre 2003, près des anciens studio La Loupe à Boulogne,

Tous sont ici remerciés. En ce qui les concerne, Richard, Louis et Jean-Louis sont chaleureusement remerciés pour leur disponibilité, leur franchise et l’immense bonne volonté dont ils ont fait preuve d’un bout à l’autre, que ce soit pour aider à la restitution de cette histoire tels qu’ils en avaient la mémoire mais aussi pour leurs encouragements.

Ce livre est également le fruit d’entretiens avec divers personnages liés à l’histoire du groupe ou de ce qui a suivi tels que Lionel Lumbroso, Nicolas Bravin, Daniel Roux, Jean-Louis Foulquier, Catherine Faux, Cyril Denis, Valérie Lagrange, Olivier de La Celle dit ‘Le Baron’, François Sevehon dit ‘Francky Boy’, Jacques Wolfsohn, Bertrand de Labbey, Myriam Eddeira, Daniel Perraud, Thomas Semence et Raphaël, tous remerciés ici. Certains tels que Daniel Roux – qui nous a quitté depuis - ou Lionel Lumbroso ont pris le temps de relire des chapitres et cette aide a été fort appréciable.

Certains témoignages recueillis ont été le fruit de discussions au téléphone, comme avec Lambert Boudier ou François Ravard. Le regretté Olivier Caudron (Olive) a pour sa part spécifié son refus de témoigner, mais il a toutefois glissé bien des informations utiles lors de sa longue dissertation relative à un tel refus.

Les personnes suivantes sont remerciées pour avoir favorisé la rencontre des membres du groupe ou de personnages clés de l’histoire :

Lionel Lumbroso dont l’aide a été inestimable de bout en bout. Lionel, l’écriture de ce livre m’a permis de développer une grande amitié à ton égard et c’est une grande joie que de te connaître,

Philippe Ulrich, chaudement remercié pour avoir aidé à la rencontre de Bertignac. Pour information, Ulrich était lui-même devenu un ami suite à l’écriture de la Saga des jeux vidéo. À vous donner une vocation d’écrivain !…

Jérémie Teper pour avoir favorisé celle de Corine,

La maman de Richard Kolinka pour m’avoir mis en contact avec son fils,

France Cartrigny pour m’avoir mis en contact avec Daniel Roux,

Christophe Gofette pour m’avoir aidé à retrouver la piste de Olivier de la Celle, le fameux Baron.

Je tiens également à remercier les personnes suivantes pour leur aide dans les contacts ou obtention d’informations :

Bernard Bacos, Ingrid Baliam, Vanessa Brosniowski, Béatrice Chauvin, Mike Lécuyer.

Enfin, s’il est une personne dont l’aide a été remarquable de bout en bout, c’est Muriel Chauveau, responsable du site Locataires, qui a mis à ma disposition ses innombrables archives et son temps afin de m’aider à mieux me repérer concernant l’histoire du groupe. Muriel, merci encore et beaucoup de bonheur dans ta vie !

Daniel Ichbiah

Préface de Charlélie Couture



La fin des années 70 était envahie de la même électricité que celle qui remplit l’atmosphère avant l’orage. Une boule d’énergie magnétique.



Pourtant le rock tournait en rond. Comme s’il avait perdu l’intention expressionniste de ses origines. Le rock s’était enlisé dans des nappes de synthés philharmoniques et/ou les prouesses sophistiquées de virtuoses démonstratifs. On appelait ça le rock « progressiste ». Mais au fond, le fossé se creusait entre les genres.



La musique populaire se divisait: d’un côté ceux qui refusaient la réalité et qui voulaient croire à la fantaisie des chimères, de l’autre ceux qui affrontaient le réel tels des militants passionnés, ou des teigneux révoltés. D’un côté ceux qui ventaient les plaisirs que l’argent procure et les richesses blingbling, ceux-là inventaient le disco et son imagerie à paillettes, tissus synthétiques et culs moulés, de l’autre on se piquait aux épingles à nourrice sur des jeans troués des Mohicans gominés, paint bomb et fluo speed du « No Futur » de la dope et de la bière à pleines cannettes Punk. Provoc’



Au pouvoir, en France, Valéry Giscard d’Estaing animait la nation avec ses chasses en Afrique et son accordéon. C’est dans cette ambiance que Téléphone a sonné.

Prends ce que tu veux…



« Téléphone » c’était d’abord un nom qu’on pouvait retenir en l’entendant une fois. Un nom aussi évident que « Police », un nom international qu’on pouvait dire dans toutes les langues, et même en Angleterre où ils se sont fait les dents en allant écumer les clubs.

Dans la cour des lycées, avant les portables, le nom de « Téléphone » était sur les lèvres des adolescents qui avaient besoin de ça ! Envie de ça !

Hygiaphone…



Décrocher le combiné et interpeller l’au-delà avec des rêves idéaliste à travers les amplis saturés. Sortir de la routine.

Métro c’est trop…



Un premier album speed comme une traînée de « poudre », et ça s’est mis à résonner dans tout l’hexagone. Le rock français se découvrait soudain une identité propre. Un rock en français, dans une langue que pouvait comprendre leurs semblables. Non plus des adaptations de succès internationaux traduits au mot à mot, mais une poésie rock avec sa propre esthétique : des textes motivés, tramés de grandes questions sociales, une rhétorique de la contestation post soixante-huit et des rêveries pleines d’utopie. Refuser le système. Les chansons inspirées étaient écrites comme des tracts de syndicalistes, et chacun pouvait partager leurs émois.

Faits divers…



Une seule écoute et les chansons imprimaient la mémoire, comme si on les avait déjà entendus, comme si on les connaissait depuis toujours.

La bombe humaine…



Stones ou Ramones, Led Zeppelin, ou Grand Funk Railroad certes le rock anglo-américain avait sa part d’influence. Il était là, à la racine, mais c’était plutôt disons, un engrais.

La graine avait poussé, et les groupes Français de l’époque voulaient s’émanciper. Chacun s’efforçait de s’approprier le modèle, comme un véhicule qu’on customise. Les « Téléphone » interprétaient la recette à leur manière, une manière personnelle, plutôt positive, certains diront « candide » ou « simpliste ». Pourtant cette approche spontanée d’un premier degré choisi, affirmait avec fraîcheur et ingéniosité sa différence, sans tenir compte des jugements amers et parisianistes, des érudits critiques animant les rédactions des magazines de musiques ou les pages « culture » des médias de l’époque.

Argent trop cher…



Les « Téléphone » étaient populaires, et formaient un alliage solide, une sorte d’alchimie : Il y avait les super mélodies efficaces et la « jeune » voix de Jean Louis Aubert, la technique guitaristique nickel de Bertignac, la batterie généreuse de Kolinka et la basse de Corine Marienneau, « LA » fille qui, dans un univers jusque-là plutôt considéré comme un « truc de mecs » ajoutait par sa présence, encore une autre dimension à leur musique. Téléphone était un groupe, avec sa propre identité, rempli de la foi qui anime ceux qui suivent leur chemin.

Cendrillon…



Vu que chacun d’eux « savait » jouer, ils prenaient plus encore leur envol sur scène. Je me rappelle des concerts auxquels j’ai assisté. Téléphone savait créer LIVE une ambiance incomparable. Ils avaient cette générosité enthousiaste qui fait naître la chaleur dans le cœur et le corps des spectateurs en osmose avec leur idole. Il faut dire que le public à bloc leur rendait bien la pareille, en manifestant haut et fort sa ferveur, pressés les uns contre les autres, suant, dansant, chantant, parfois le regard perdu dans le vide, parce qu’ils avaient bu ou qu’ils étaient défoncés, braillant à tue-tête ces hymnes à leur désespoir, révoltés, survoltés.

Ça (c’est vraiment toi)…



Si la chanson est un message que chacun écoute dans une sorte d’intimité privilégiée, comme une sorte de tête à tête entre interprète et auditeur, le rock au contraire prend sa dimension, voire même son sens, quand on le vit au milieu des autres, dans un contexte mouvant, actif, debout, dansant. Le rock est une musique amplifiée qui s’adresse au pluriel, une musique de rassemblement. Le rock est une musique qui s’écoute à plusieurs, et si chacun veut se l’accaparer, le rock se vit pourtant ensemble.

Dure Limite…



Téléphone restera une sorte de pont de singe qui permettait de passer au-dessus de la fracture sociale. Apparu dans des champs culturels labourés par la charrue d’une société en mutation, pour ne pas sombrer dans la routine qu’ils dénonçaient, un jour ils ont décidé de couper la ligne.

Ils rêvaient d’un autre monde…

Ils disaient qu’un jour, ils iraient là-bas… New York avec toi …



Oui, New York, où je suis allé m’installer, quelques années plus tard et d’où j’ai écrit ceci, pour eux. Comme un voyage en amitié, à travers le temps…



All the best, dans l’absolu.



CharlElie Couture / New York 20XV.



1 - Cendrillon

 

 L’ampli vibre et son bourdonnement fait palpiter l’air ambiant. Il demeure pourtant dans l’expectative et l’excitation qu’il dégage par son ronronnement sourd n’est que potentielle. Dans la salle, l’impatience joue les agitatrices. Quelques cris fusent, une clameur monte, les mains frappent à l’unisson.

Un riff malicieux lacère soudain l’atmosphère. La grosse caisse est agressée par un lutin jovial qui donne le signal d’assaut à la troupe. Ils sont là… Un ange embrasse la foule, qui lui répond en faisant monter une instantanée jubilation.

Avant que les papillons n’aient eu le temps de comprendre ce qui se passe au juste, une bourrasque emporte les ampoules et détourne les piafs égarés de leur vol de nuit. Les guitares font gicler leur jus, leurs notes saturées se répondent, guillerettes, à la manière de duettistes vénitiens. Les voix s’entremêlent, se télescopent en plein looping. En toile de fond, le mille-pattes fait voler ses baguettes dans les cieux et fait subir les derniers outrages à ses toms.

La Téléphone-mania est en ébullition !

Sur un coin de la scène, une jeune fille dont le doux visage est cerclé de boucles châtains ordonne le carnaval, faisant régner une indéfrisable stabilité : celle du tempo. Sa cadence est trempée dans le funk. Malaxés par de petits doigts fermes, les cordes volumineuses de la basse tissent un repère, jalonnent le tracé, insufflent le rythme. Elle s’appelle Corine et vit les plus beaux jours de son existence. Un rêve, un idéal fragile soudain concrétisé… Corine est tombée dans la musique en ricochant telle une boule de flipper dans un dédale d’événements disparates, unis par une même résine : l’amour, la fraternité, le partage, la communauté… Elle veut encore croire que les idéaux hippies, alors en phase de déliquescence avancée, peuvent être une réalité.

Corine n’est pas une bassiste en tant que telle. Certes, elle opère sur la longueur d'onde de l'Art, mais ce n’est pas pour autant une musicienne, une « pro », une acrobate du manche. Une seule chose compte pour elle : elle fait partie de cette incroyable aventure qui s’appelle Téléphone. Puisqu'elle hésitait à rejoindre le sillage où elle s'inscrivait naturellement, l'Art est venu la prendre par la main pour la ramener en son bercail. Corine n’a pas réellement cherché à faire partie d'un groupe de rock. Son arrivée dans Téléphone est issue d'un heureux lancer de dé dans un casino nommé hasard…

 

La prime jeunesse de Corine n'était point joyeuse et l'affranchissement intervenu à l'âge de seize ans n'en serait que plus fracassant. Pour elle comme pour beaucoup d'autres, la vie, la vraie avait commencé à la faveur des événements de mai 68, de par les effets secondaires de cette mini révolution qui allait faire voler les pavés de Paris…

"J'ai un peu occulté l'enfance parce qu'il n'y a pas beaucoup de bons souvenirs" confie Corine. Elevée à Paris avec une jumelle appelée Elisabeth, au milieu de deux sœurs aînées, Catherine et Cécile, et d'une benjamine, la petite Sophie, elle dépeint une époque où les enfants n'étaient pas respectés en tant que personnes. Les affres de la guerre avaient laissé leurs séquelles et les années de reconstruction n'autorisaient pas le moindre laisser aller. Les ambitions pragmatiques des ménages d'alors se résumaient à acheter une voiture pour la famille, s'offrir un peu de confort et avant tout, pousser leurs rejetons vers des carrières sûres, d'avocat ou de médecin. Un seul droit semblait exister : être parfait, de manière à correspondre à l'image entretenue de ce que devaient être leurs enfants. L'imagination n'était pas jugée comme une vertu.

Alors qu'elle n'avait que quatre ans, Corine avait posé le temps d'une séance de photo pour un shampoing et le cliché serait plus tard utilisé dans une publicité pour Rivoire et Carret. Malgré le sourire de bambin qu'elle arbore alors, ces moments de détente étaient rares. « Le fondement de l'éducation était d'obéir à des règles très rigides qui ne laissaient aucune place à la liberté de penser ou à la création. Il fallait juste être le premier. » L'obligation de réussir, d'être une bonne élève paraissait la seule voie praticable et imposait un carcan de comportement. Corine se souvient de cours de piano et de danse qui étaient limités à l'apprentissage d'une technique, avec comme ambition d'être le plus précis dans la reproduction de tels gestes, une discipline assortie d'une forte attention sur la compétition.

Une anecdote donnait la mesure d'une telle rigidité dans les comportements et les coutumes. "Quand j'avais dix ans, je me souviens que j'avais acheté en douce un 45 tours de Claude François : Marche tout droit. Quand mes parents n'étaient pas là, je m'entraînais à danser le twist devant la glace de l'armoire de leur chambre. Une fois, ma sœur aînée m'avait découverte et elle avait crié : t'es folle, qu'est ce que tu fais ? Je vais le dire à Papa et Maman." Corine avait récolté de vertes remontrances pour cet accroc à la bienséance. "C'était comme si je m'étais comportée comme une pute…" Aucun désir personnel ne pouvait émerger.

La vision du film Le ballon rouge de Albert Lamorisse ne pouvait que trouver un écho dans cette âme éprise d'une indépendance qui paraissait alors impalpable. Un jeune garçon, Pascal, décrochait un ballon d'un réverbère et celui-ci le suivait partout. Par la suite, des enfants jaloux avaient crevé son ballon mais Pascal en avait trouvé d'autres, de toutes les couleurs et au final, il décollait dans les airs, entraîné par cette forêt de ballons. Corine allait être tout autant touchée par Crin-Blanc du même Albert Lamorisse, qui au-delà de l'histoire d'une touchante amitié entre un enfant, Folco, et un bel étalon blanc, était une ode à l'aventure et la frénésie tandis qu'ils parcouraient ensemble la Camargue.

1968 était encore loin et les lycées de jeune fille faisaient régner une discipline "duraille". Corine fréquentait un lycée très rigoureux et strict, Camille Sée, dans le quinzième arrondissement de Paris. Côté vestimentaire, la décontraction n'était pas de mise. Les lycéennes étaient vêtus de blouses, avec pour seule variante la couleur : une semaine sur deux, elles étaient bleues, la semaine suivante, roses. Le port du pantalon, tout comme le maquillage étaient interdits. Sortir de l'école était pareillement hors de question.

Tous les vendredi, Corine guettait un moment précis : la diffusion, à dix-sept heures, sur une station de radio, France Culture, d'une heure de gospels, enregistrée dans des églises baptistes noires des Etats-Unis. Une heure entière de musique vocale, sans le moindre commentaire. Le chant magnifié d'un peuple opprimé qui avait trouvé son salut dans les aspirations célestes, seule échappatoire du fouet des planteurs de coton. L'Amérique aurait beau pomper outrageusement dans ce creuset musical importé des terres d'Afrique, elle aurait beau recycler les rythmes de ces peuples qu'elle avait asservie, elle ne parviendrait jamais réellement à faire jaillir un tel flot de lumière, celui que clamait les anges à la peau d'ébène, par leur instrument de cuivre ou leur simple voix. Le gospel était le paradis de Corine. Chaque vendredi, elle se précipitait à la maison afin d'être à l'heure pour écouter cette émission.

D'où venait une telle attirance pour la musique religieuse des afro-américains ? Elle était peut-être due au fait qu'en 1949, bien avant sa naissance, ses parents avaient vécu une année entière aux Etats-Unis. Du Nouveau Continent, ils avaient rapporté des piles entières de 78 tours de jazz, une musique qu'ils adoraient car ils l'associaient à la danse, un passe-temps adulé. Les disques de Fats Waller, Bessie Smith allaient bercer les premières années de Corine et instiller une affection sans borne pour le jazz comme pour le gospel.

Tel était son contact avec la musique. Elle ne se souvenait pas avoir particulièrement prêté attention aux Beatles ou Rolling Stones lors de leurs débuts, aux alentours de 1964. La découverte de ces sonorités électriques n'arriverait que plus tard : "Je suis passée à côté."

 

Corine se souvient d'une journée particulière alors qu'elle était en classe de 5ème. Les élèves devaient aller se changer dans les vestiaires avant de se rendre au cours de gymnastique et disposaient de quelques minutes d'avance. Ces sombres vestiaires situés au sous-sol de l'école étaient semblables à ceux des piscines, avec des portes métalliques sur les casiers de rangements. Saisie d'une inspiration spontanée, Corine s'était mise à taper des percussions sur l'une de ces portes, tout en interprétant un gospel de Louis Armstrong…

Joshua fit the battle of Jericho

Jericho, Jericho,

Joshua fit the battle of Jericho

And the walls come tumbling down

Comme un seul homme, toutes les élèves s'étaient mises à imiter la cheerleader, chantant et dansant. L'improvisation s'était soudainement transformée en une super fête.

"Cela n'a duré que cinq ou six minutes tout au plus, mais ce furent cinq minutes de grande joie. Nous étions ailleurs, nous avions créé une bulle, un espace de création, de liberté".

Cette courte évasion d'un quotidien monotone allait déboucher sur une engueulade carabinée. Corine avait été punie, blâmée, réprimée. Mais pour qui se prenait-elle enfin la Marienneau ? Cause toujours… Comme si l'on pouvait forcer le ciel à entrer dans une boîte. Elle avait connu un moment hors du temps et ce bonheur fugace était indélébile. Corine avait cassé la routine, brisé ces murs artificiels et son heure viendrait. Faute de pouvoir s'exprimer librement, elle donnerait libre cours à sa vie intérieure. Comme bien des adolescentes, elle s'était éprise de l'un de ses professeurs et livrait ses confidences à son carnet intime.

Parmi les romans qui l'avaient marqué figurait Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. Le personnage de Scarlett O'Hara avait beaucoup d'importance à ses yeux. "Je m'identifiais beaucoup à elle car c'était douée pour empêcher les choses de tourner en rond. Elle était spontanée, têtue, opiniâtre et vivante. C'était une passionnée, une grande amoureuse, qui traversait les difficultés, les galères comme la guerre avec une force incroyable." Plus tard, elle allait se fondre dans le roman Vent d'Est, Vent d'Ouest, de Pearl Buck, qui l'attirait parce qu'il représentait un voyage dans une autre culture et puis aussi le Grand Meaulnes.

Au niveau musical, lorsqu'elle avait treize ans, l'égérie musicale de Corine était une tisseuse de belle aventure, dame Barbara. La femme en noir induisait une réelle passion. Durant quelques mois, il n'y avait plus qu'elle. Sur la platine, passaient en boucle Goethingen ou Nantes. Et puis, cette fixation s'était doucement amenuisée, l'amenant à revenir à ses premières amours musicales, le gospel et le jazz, "un jazz très structuré avec des mélodies, des refrains, presque des chansons."

 

Corine était en classe de première lorsque les événements de mai 1968 avaient démarré. La révolte étudiante allait représenter un extraordinaire appel d'air. "Plus tu as été brimé, castré, et plus tu pètes les plombs lorsque se brisent les chaînes. C'est comme une cocotte-minute, tout d'un coup cela explose !"

De son propre aveu, Corine n'a pas tant participé à cette fiesta du fait d'une quelconque conscience politique qui l'aurait poussé à intervenir dans les débats. Avant tout, elle se sentait portée par ce vent de liberté et la recherche d'un nouveau modèle. "Nous étions des rebelles dans le sens où nous cherchions à installer quelque chose de nouveau. Rien à voir avec du no future !"  Particulièrement active, Corine était déléguée au CAL, le Comité d'Action Lycéen, avec une mission de relais sur ce qui se passait à l'extérieur. L'expérience était on ne peut plus libératrice. "J'allais traîner à la Sorbonne ou dans les lycées de garçons à côté, et je devais relater ce qui se passait. Cela m'a complètement éclaté !". Elle adorait aller à Buffon car certains élèves enhardis avaient été jusqu'à descendre le piano à queue dans la cour. Les musiciens de lycée se succédaient sur le clavier, et parmi eux, figurait un virtuose appelé Petitjean qui allait par la suite faire carrière. "Cela me ravissait. C'était le pied d'être dans un lycée et d'écouter des concerts !". Etrangement, ses parents n'étaient pas au courant de telles activités quotidienne. Les adolescents partaient au lycée le matin et en revenaient le soir, comme à l'accoutumée.

C'est à la suite de ces événements que Corine avait découvert les Beatles, remontant souvent le temps pour découvrir sur le tard, les premiers albums des Fab Four et des chansons guillerettes telles que All my loving.

En 1969, Corine avait redoublé son année de Terminale après un échec au Bac. Il ne lui avait manqué qu'un demi-point en mathématiques pour obtenir la moyenne fatidique. "En 68, ils l'ont donné à tout le monde et pour compenser, en 69, ils ne l'ont donné à personne, et pas de bol, je l'ai passé en 69 !" ironise-t-elle. Elle passerait une année supplémentaire dans un autre lycée, Victor Duruy dans le 7ème arrondissement de Paris, mais on la verrait souvent traîner dans les salles de café pour faire étalage de ses prouesses au flipper.

L'été 1970 était advenu. Corine avait enfin décroché son Bac scientifique, mais n'envisageait pas de suivre des études supérieures. Elle s'était inscrite en fac d'anglais à Censier, estimant que c'était un cursus facile, mais aussi pour pouvoir fréquenter le restaurant universitaire et bénéficier d'une sécurité sociale. Corine s'était alors rapprochée d'une "bande de potes" décrits comme brillants et marginaux qui écoutaient Janis Joplin ou Jimi Hendrix. Progressivement, Corine avait accoutumé son oreille nourrie au jazz aux méandres du rock psychédéliques avec un bémol : "J'avais un peu de mal avec Hendrix au tout début." Elle se souvient d'une époque détendue et axée sur le voyage. Il suffisait de prendre un sac à dos pour partir en auto-stop à Amsterdam le temps d'un week-end. Un film l'avait particulièrement interpellé à cette époque, Panic à Needle Park, de Jerry Schatzberg, dans lequel Al Pacino faisait ses débuts. Il contait l'histoire désespérée d'un couple de camés à New York, et plus particulièrement celui d'une fille bien élevée que son partenaire entraîne insidieusement dans le drame de la drogue. "C'était un film très fort qui a laissé une forte empreinte. Il me touchait parce que cela aurait pu m'arriver. En un sens, ce film m'a aidé à ne pas aller trop loin dans la dope." A l'automne 1971, elle était allé voir les Who à la Fête de l'Humanité et avait été subjuguée, stupéfaite par la puissance que dégageait le groupe et l'incroyable agitation élastique de Pete Townsend, le guitariste.

 

De la terre où l'on avait asservi le peuple d'Afrique venait comme un appel… En juin 1972, Corine était partie vivre aux USA durant une année, comme fille au pair, auprès de deux scientifiques français affiliés à l'Université de Princeton dans le New Jersey, sur la côte Est du continent américain. Plus encore que dans les rues de Paris au milieu des banderoles, "ce fut la découverte de la liberté".

Les remous qui agitaient l'Amérique étaient particulièrement sensibles dans les campus. Embourbé dans la guerre du Vietnam qui entraînait un durcissement de l'intervention américaine, Richard Nixon faisait face à une opposition paroxystique de la jeunesse estudiantine. Divers événements intervenus à Chicago comme à New York avaient fait le pendant du mai 68 parisien et la tension était permanente dans le monde universitaire. "À l'intérieur des facultés, sévissait une mouvance révolutionnaire très affirmée, y compris au sein des jeunes professeurs,"  raconte Corine. "Nous étions toute une bande, les marginaux de Princeton. Les ricains sont graves, mais quand ils décident de résister et d'être des aventuriers, ils sont géniaux. Je me suis retrouvé dans un nouveau mai 68 si ce n'est que nous avions quelque chose de précis à défendre. Je participais aux manifestations mais jamais en première ligne parce que comme j'étais française, j'aurais immédiatement été expulsée. Je participais différemment, en rédigeant des tracts, des choses comme cela…"

Un professeur de sociologie, qu'elle décrit comme un esprit très brillant et "hallucinant" avait compté. C'était un individu de taille moyenne, mais bien proportionné et musclé, avec des cheveux longs sur un crâne qui commençait à se dégarnir et portant des lunettes rondes pour compenser son intense myopie. "Il ressemblait à un juif de New York, ville dont il était originaire." Intellectuellement alerte et cultivé, Ron avait le regard vif. "Il était tellement bourré d'énergie que par moments, il paraissait fou." Il organisait régulièrement des fêtes avec ses étudiants. "La relation qu'il entretenait avec nous était incroyable. C'était vraiment une bande de potes, en train de refaire le monde." Il se trouvait que ce professeur atypique était un fan total de Mick Jagger. C'était à cette occasion qu'elle avait découvert une forme de rock à laquelle elle accrochait plus naturellement qu'à la saturation hypnotique d'Hendrix. « Nous écoutions tout le temps les Rolling Stones et Creedence Clearwater Revival. Je suis réellement entrée dans la mouvance rock, avec sa musique, sa pensée, son action, sa façon de se vêtir… »

Ron était un grand chercheur qui pouvait parfois aller trop loin dans sa quête du savoir et cette recherche tout azimut pouvait aisément déteindre sur ceux qu'il fréquentait. "L'ambiance de l'époque s'y prêtait. Il fallait tout tenter pour ouvrir, ouvrir, ouvrir…"

De son année américaine, Corine allait toutefois garder un souvenir horrifié, celui de la visite à une amie étudiante, une surdouée pour laquelle la réussite scolaire n'avait pas pesé dans la balance. Elle avait été placée comme les autres, pour une durée de trois mois dans la prison de Trenton. Corine avait découvert qu'à Princeton, le concept de "prisonnier politique" n'existait pas, les étudiants incarcérés se retrouvaient avec les détenus de droit commun. Tous étaient mélangés au sein de vieux bâtiments d'une saleté répugnante. Dans le parloir, elle avait vu les prisonniers arriver du fond d'un couloir sordide, un premier grillage de maille séparait les pensionnaires d'un deuxième grillage derrière lequel se tenaient les visiteurs, un mètre plus loin. Comme ces deux grilles n'étaient pas alignés, l'enchevêtrement des mailles entraînait rapidement une vision troublée. Qui plus est, tous se retrouvaient simultanément à crier pour essayer de se faire entendre de ses proches. Horror, comme le scanderait Marlon Brando, dans Apocalypse Now.

 

Une fois de retour à Paris au printemps 1973, il n'était plus question pour la jeune fille émancipée de revenir loger chez ses parents à côté de sœurs qui se préparaient à de respectables professions, comme géologue ou médecin. Ayant atteint l'âge légal de la maturité en cette période pré giscardienne, soit 21 ans, Corine avait quitté le domicile parental, munie de trente francs en poche et avait immédiatement cherché à travailler pour vivre.  La diversité des jobs qu'elle aborderait serait à la hauteur de sa faculté d’adaptation. Corine allait connaître une longue période de petits boulots, faisant la plonge dans des restaurants, opérant comme serveuse de café, caissière de supermarché, ou monitrice de colonies de vacances durant l'été. Elle avait aussi été secrétaire de manière très brève : « au bout de quatre jours, mon patron s’est pris la machine à écrire dans la figure. » Par la suite elle allait aussi opérer comme professeur particulier d'anglais ou de danse, secrétaire ou traductrice.

 

Gagner le couvert et le logis n'était pas une fin en soi. L'âme avait goûté à l'azur. L'élément essentiel pour Corine à son retour des Etats-Unis était devenu artistique. Elle avait retrouvé sa bande d'amis marginaux et leur vie tournait énormément autour de l'idiome musical. Parmi les films qui faisaient écho dans son âme exploratrice, figurait alors La Montagne Sacrée de Alexandro Jodorowski. Il contait l'histoire d'un vagabond qui après s'être introduit dans une tour, était reçu par un maître alchimiste. En compagnie de onze occidentaux ayant volontairement dit adieu à leur mode de vie usuel, ils partaient ensemble en direction de la montagne sacrée de l'île du Lotus en vue d'acquérir le secret de l'immortalité. "Gurdjiev avait une image qui me plaisait bien. Il disait que l'on pouvait comparer la nature de l'homme à une diligence, une carriole. Le corps physique, c'était la carriole, il fallait bien s'en occuper, bien le traiter, voir s'il y a de l'huile dans les essieux, sinon, ça ne roule pas… Le corps émotionnel était le cheval, capable de partir comme un malade, courir au galop, aller n'importe où. Le corps mental était le cocher, qui pouvait dire au cheval : et bien non, là tu ne vas pas galoper mais aller au pas, tu ne vas pas aller à droite mais à gauche. Le corps spirituel était le maître du cocher dans la diligence. Selon lui, ces quatre corps devaient être en connexion les uns avec les autres."

Musicalement, l'envie de passer à l'acte n'était plus loin. Corine avait rencontré les membres d'un groupe de folk qui se produisait dans les (MJC) Maisons des Jeunes et de la Culture et s'y était intégrée, apportant une deuxième voix sur les chants. Leur répertoire acoustique couvrait Bob Dylan, Joan Baez, Traffic, Crosby Stills Nash & Young etc.

Corine s'était aussi remise à suivre des cours de danse. Cette fois, les pointes des petits rats avaient laissé place aux claquettes. Au Centre Américain, elle avait eu pour professeur Martha Graham, une figure emblématique de la danse moderne américaine. Outre une manière de danser qui devait révéler les émotions et sentiments intimes, Graham avait inventé plusieurs techniques remarquables telle une façon pour le danseur de chuter en douceur sur le sol. Au cours de sa formation, Corine avait rencontré deux danseurs blacks d'une cité d'Ivry, qui avaient mis au point dans leur cuisine une magnifique méthode de claquettes. "Des claquettes à la West Side Story, une danse de rue." Corine allait danser avec eux trois années durant et sérieusement envisager une carrière professionnelle.

Au cours de l'été 1973, elle allait faire une rencontre particulière. Elle ne réaliserait pas immédiatement combien ce garçon lunaire prendrait une importance dans sa fougueuse existence. Parmi ses copains parisiens figurait un bassiste du nom de Lionel Lumbroso, dont le petit frère Philippe, l'avait initiée à la guitare. En 1971, ledit Lionel avait eu un flirt avec Elisabeth, la sœur de Corine. Ả présent, il avait une copine nommée Anita dont Corine était devenue proche et qui l’hébergeait momentanément. Lionel s'était un jour pointé à l’appartement d’Anita en compagnie d'un pote, un certain Louis Bertignac…

2. Deux mille nuits…

 

Dans l'entrebâillement de la porte, il paraissait grand et maigre, avec le "regard qui tue". Bertignac portait un pantalon de velours pattes d'éléphant de couleur vert salade. Corine se rappelle encore du regard qu'ils avaient échangé :  "C'est extrêmement rare que tu te souviennes d'un regard. Mais pour Louis, je m'en souviens très bien. Comme si c'était hier. L'encadrement de la porte, le palier… Il était à gauche de mon copain Lionel…"

Anita était absente… C’était elle que Lionel Lumbroso était venu voir, et il ignorait alors que Corine avait emménagé dans son appartement. Qu'à cela ne tienne, elle avait accueilli fort gentiment les deux garçons et semblait ravie de discuter avec eux. Louis Bertignac avait trouvé bien mignonne cette fille aux grands cheveux ondulés avec des yeux verts.

Cet après-midi là, Corine les avait emmené à une MJC afin de leur faire écouter son groupe de folk. "Elle était péchue », se rappelle Louis. « La plupart des filles que je connaissais ne nous adressaient pas la parole. Corine était chaleureuse, très rapidement elle me prenait la main. » Louis l'avait convié à son tour à venir les voir jouer le lendemain dans le groupe qu'il avait formé avec Lionel. Ils avaient continué de se voir régulièrement, fréquentant ensemble fêtes et soirées. Elle l’invitait à ses répétitions de danse avec les blacks d'Ivry, et il appréciait énormément ce spectacle en cours d’élaboration.

Corine avait découvert en Bertignac un garçon très doux, discret et timide à l'extrême, d'une grande gentillesse et sensibilité. Selon elle, Bertignac avait alors deux passions essentielles : les Stones et sa guitare ! Il s'écoulerait une année et demie avant qu'il ne devienne son boy-friend attitré car elle préférait alors qu'ils restent amis.

 

Louis est l’ami universel… Là où Aubert fascine, Bertignac illumine par sa candeur, son naturel, sa bonhomie. Impossible de trouver une âme qui vive qui oserait dire le moindre mot défavorable à son égard. Quand bien même les compagnons d’un jour verront leurs routes diverger, tous continueront de l’apprécier, de le visiter, d’échanger quelques tranches de vie avec ce prince.

Sa première arme, c’est sa guitare dont il extrait des jets de lumière. Sa capacité à faire jaillir des soli sur le tracé aérien de Hendrix ou Jimmy Page n’est qu’une facette de ce Pierrot Lunaire. Lui-même se définirait volontiers comme un arrangeur. C’est lui qui organisait les chansons de Téléphone, plaçant à bon escient les moments de furie et d’accalmie, les transitions et les contrepoints. Cette science de la mise en scène musicale, il la mettra bien plus tard au service de Corine ou de Carla Bruni. Louis sait tout faire sur un disque, si l’on s’en tient à l’idiome rock, de la basse jusqu’à la batterie. Devant son Macintosh, il traverse des nuits exquises à élaborer, mixer, taillader dans la matière musicale. Et puis, de temps à autre, il empoigne l’une de ses nombreuses guitares et se lance alors dans une construction méphistophélique, les doigts enchaînent de savantes figures, les notes se superposent et viennent résonner en trémolos. L’explorateur, l’éclaireur des terres visitées par le convoi Téléphone, c’était lui…

 

Natif d’Oran, Louis Bertignac avait quitté ces terres d'Algérie occidentale dès 1957, pour rejoindre le sol de France. Il n’avait alors que deux ans et demi et malgré ce très jeune âge, il se souvient d'angoisses qui fusaient dans la famille avant de traverser la Méditerranée, lorsque des bombes commençaient à sauter ici et là. "Çà sentait le roussi et ils avaient peur." La famille Bertignac s'était d'abord installée au nord ouest de Paris, à Cormeilles en Parisis, un ancien village gaulois dont la moitié de la superficie avait été détenue par des moines avant que ne survienne la Révolution de 1789.

Vers 1961, les Bertignac avait migré vers le douzième arrondissement de Paris, avant de se poser dans le dix-septième, rue Gustave Flaubert, près de l'avenue de Wagram. Ils habitaient dans un appartement bourgeois qui semblait avoir été conçu en vue de faciliter les réceptions, avec trois grandes pièces en enfilades dont on pouvait ouvrir les hautes portes. La chambre de Louis se trouvait au centre.

"Ma famille, c'est un mélange, il y a un peu de tout, il y a des arabes, des juifs, des espagnols, et même des français. Certains m'ont dit que nous venions d'Ethiopie, que l'itinéraire était lié à la route de l'Or et à des hommes bleus et tout ce tralala, mais c'est possible… En tout cas, je n'ai pas trop suivi tout cela" commente Louis. Il a conservé le souvenir d'une famille tranquille, avec des parents aimant s'amuser. Pourtant, le syndrome de la mère possessive, celui qui inspirerait le Woody Allen de Annie Hall, n'était pas loin. Les Bertignac avaient eu un premier garçon qui avait disparu peu après sa naissance et qui déjà s'appelait Louis. Lorsque Louis le second était  arrivé, il avait donc récolté une double ration d'amour. "C'est un des problèmes de l'incapacité de Louis à grandir, il a été idolâtré comme cela n'est pas possible," juge Corine.

À leur arrivée en France, tandis que Madame gardait le foyer, Joël Bertignac avait ramé « comme un ouf » (dixit Louis) pour se faire une place au soleil de Paname. Au départ, le paternel avait voulu reprendre l'activité qu'il menait à Oran et qui consistait à faire la navette entre les cafés de la ville afin de mettre à jour les disques du juke-box. Il opérait alors pour son beau-frère qui avait simultanément émigré à Paris. Fasciné, Louis voyait ainsi des piles de 45 tours débarquer au domicile. Mais Bertignac père n'avait point conservé cette position. Il voulait être son propre boss et s'essayait à divers projets, avec pour constante qu'il ne parvenait pas à conserver un job à long terme. "À un moment, il a importé des jouets télécommandés du Japon et c'était le Paradis pour moi. Magique !". Le même Joël Bertignac allait sévir dans l'importation des magnétophones à cassette, des flippers… "Pour l'essentiel, c'était des jouets et parfois même, il me demandait ce qui m'intéressait ! Le seul épisode qui ne m'a pas trop épaté, c'est quand il a ouvert une blanchisserie."

Lors des années de lycée, Louis adorait les sports collectifs et plus particulièrement le football, chaque but marqué était vécu comme un moment fort. Pour assouvir communément sa passion, tout en évitant que les grands ne le piquent son ballon, il s'entraînait dans la cour de Carnot en tapant sur de grosses piles usagées de 1,5 volts que son père ramenait à la maison. Côté littérature, Louis s'était senti happé par les univers de science-fiction. Il adorait les romans d'Asimov, Demain les chiens de Clifford D. Simak, et surtout Le monde des non A de Alfred Van Vogt. Cette affinité se retrouverait plus tard, dans le cinéma, au-delà des Tontons flingueurs, avec un penchant pour les films à la Star Wars ou Terminator. Les drames psychologiques, très peu pour lui…

A l'âge de quatorze ans, alors qu'il se trouvait dans l'autobus qui revenait du stade de football, Louis avait été intrigué d'entendre des "grands" du lycée échanger de bien curieux propos, le sourire complice : « on va répéter demain ! ». Voulant en savoir plus, il les avait passés à la question et les avait entendu dire qu'ils avaient un groupe. Un groupe ? « Cela m’avait marqué… Je me suis dit, pourquoi je ne formerais pas un groupe moi aussi ?"

Auparavant, Louis avait étudié la guitare classique une heure par semaine à l'École Normale de Musique tandis que sa sœur apprenait le piano. Il avait certes appris à jouer quelques rudiments de guitare mais cette formation l'avait "gonflé" et au bout d'un an, il avait abandonné. "L'avantage, c'est que j'avais une gratte !…" rectifie toutefois Louis. Or, entre temps, la pop music britannique avait envahi les ondes et tout doucement, la musique s’était inscrite dans le sillon de sa vie.

Cinq ans plus tôt, Bertignac avait été fan de Johnny Hallyday mais l'adulation avait vite passé. "Un jour, il avait sorti un 45 tours avec Viens danser le twist. Or, il avait eu le malheur de placer en face B, la même chanson en anglais, Let's twist again. Au bout d'une semaine, je ne lâchais plus cette face B. Mais la déconfiture, cela a été lorsque j'ai découvert l'original de Let's twist again par Chubby Checker. Et là, Johnny c'était fini ! A partir de là, c'était les Beatles et les Stones…"

Le Double Blanc des Beatles avait été sa première claque alors qu'il avait 14 ans. Et puis, un copain de lycée avait apporté dans la classe, le 33 tours Beggar's Banquet des Rolling Stones afin que certains textes de Jagger-Richards soient passés en revue durant un cours d'anglais. Par chance, ce même lycéen lui avait ensuite prêté l'album afin qu'il puisse l'écouter à domicile. Au premier abord, ce n'était pas aussi accrocheur que les Beatles, mais la séduction des Stones opérait à la manière d'une plante grimpante qui s'enroulerait lascivement autour d'un tuteur de fortune. Un jour, en visite chez des garçons plus âgés, Louis avait entendu le 45 tours Jumpin' Jack Flash et la fascination pour ce groupe de rock avait grimpé. Les vagues opérées par les saccades de Keith Richards sur sa Fender Telecaster déferlaient en giboulées fiévreuses, imparables et voraces. Les Stones ouvraient la Mer Rouge sur leur passage…  Puis, lors d'une visite à la Fnac, Louis avait aperçu Let it bleed, le nouvel album de ces fameux Stones. À l'intérieur de la cabine d'écoute individuelle, il avait découvert avec pamoison Gimme shelter… "Il y avait cette intro absolument magique quand les chœurs arrivent. Tout ce que j'adorais dans la musique était réuni dans cette chanson. Let it bleed m'a transformé". L'adulation allait muter en vocation : "Je ne lâchais plus la chaîne stéréo, c'est là que j'ai arrêté de bien travailler à l'école et que je me suis mis à jouer."  Louis accrocherait  plus tard sur Sticky Fingers des mêmes Stones, sur Abbey Road des Beatles, Are you experienced de Jimi Hendrix, l'album Woodstock, Who's next des Who. "C'était l'enfer parce qu'à cette époque, tous les mois et demi, il sortait une tuerie !"

La chambre de Louis était située près de celle de ses parents et comme il jouait tout le temps, cette cohabitation n'était pas toujours bien vécue. Lorsqu'il jouait le plus doucement possible dans le noir vers trois heures du matin sur une guitare électrique non amplifiée, il arrivait fréquemment que sa mère Nelly le rappelle à l'ordre : "Louis, arrête !". L'urgence était trop grande, il fallait jouer, répéter, devenir un guitar hero coûte que coûte.

 

C’est au printemps de 1972 que Louis avait rencontré son premier compagnon de route musical. Depuis quelque temps déjà, Lionel Lumbroso tenait la basse (une Hofner « forme violon » comme McCartney) dans un groupe composé de son petit frère Philippe et d’une autre fratrie d’amis, les Peltzer. Lorsqu'ils ne répétaient dans la cave de leur immeuble du boulevard de Courcelles, ils fréquentaient la bande de l'avenue Félix-Faure, une mouvance hippie à laquelle participaient Corine et sa sœur Elisabeth. Lors d'une boum d'anniversaire d'un ami du lycée Carnot, Lumbroso avait découvert, assis sur ses genoux sur un tapis du fond du salon, dans une alcôve près de la fenêtre, un garçon timide aux cheveux noirs qui, sa guitare bien en  main, chantait du Beatles, du Led Zep, du Who, des Stones… "Il jouait les morceaux que j'aimais et c'était joliment interprété," se souvient Lumbroso. Ils avaient engagé la conversation, sympathisé et progressivement, avaient convenu de monter un groupe ensemble.

À partir de seize ans, Louis Bertignac évoque une vie de rêve, où presque tous les soirs, sa guitare en main, il sortait pour faire le bœuf avec des potes tels que Lionel Blévis qu'il avait rencontré au cours de l'été 1971 en Angleterre et qui tenait la guitare rythmique tandis que l'autre Lionel (Lumbroso) s’occupait de la guitare basse et plus particulièrement du chant. Ensemble, ils couvraient diverses chansons des Beatles ou des Stones, particulièrement les morceaux de l'album Let it bleed. Bertignac adorait alors jouer en rythmique, mais la découverte des albums de Hendrix, le Led Zeppelin III avec le blues Since I've been loving you et aussi le live des Rolling Stones, Get your ya ya's out allaient influer sur son amour des solos de guitare. Il s'évertuait à apprendre le solo de Keith Richards pour Sympathy for the Devil et aussi celui de Mick Taylor sur l'album live.

Avec Lumbroso à la basse et au chant, Blévis assurant la rythmique et une deuxième voix, un dénommé Bernard Drouillet à la batterie, Bertignac avait ainsi rejoint son premier groupe. Ils assuraient la prestation musicale lors de fêtes dans des lycées, dans des clubs et avaient même participé à l'animation des municipales dans la Mairie du 6ème arrondissement, sans jamais réclamer un seul centime.

 

L'année scolaire 1973 - 1974 était une étape importante dans la vie d’élève de certains de nos protagonistes. Pour Bertignac, il s'agissait de l'année du Bac. Lionel Blévis, qui était entré à la fac dentaire avait bientôt lâché l'éponge, désirant se consacrer à ses études. Un autre Stone-maniac allait alors prendre sa place ; la chance voulait en effet que Bertignac ait vu débouler dans sa classe de Terminale un certain Jean-Louis Aubert…





3 - J'sais pas quoi faire

 

Cela avait le don de gâcher les récrés... Certains lycéens avec une tête à enfermer dans leur cartable titillaient parfois Louis sur la question. Ces éclaireurs rapportaient la légende d’un autre souverain de la six cordes, un roitelet qui sévissait au lycée Pasteur et qui lui aussi savait transformer les notes en une matière alchimique…

Ce n’était pas une mince affaire. Si d’autres époques célèbreraient les tennismen, les boursicoteurs zélés ou les forcenés du ballon rond, en cette année 1973, les héros étaient armés de guitares. Au sommet de la pyramide, les places étaient chères.

Le plus souvent, Louis Bertignac écoutait d’une oreille distraite les colportages de ceux qui prétendaient qu’il y avait, dans un lointain ailleurs, un autre guitariste qui tutoyait les cieux. Haussant les épaules, il repartait s’échauffer sur le terrain. Parfois aussi, il montrait les dents. Qu’il vienne à lui, ce fameux monstre à trois têtes et huit bras, et ça saignerait !

Bas les pattes, le recordman de lâcher de notes, c’était Louis Bertignac !

Et puis, le transfuge de Pasteur avait pointé son museau. Il y avait une ambiance à la Il était une fois dans l’Ouest dans la cour de récré et les vautours se préparaient au festin. Dans la cour du lycée Carnot, un vague intermédiaire les avaient présentés. Ils s’étaient contemplés d’une manière cérémonieuse.

D’un côté, Louis, avec ses boucles et son visage de prince, de l’autre Jean-Louis avec sa forêt de boutons sur le visage, ses très longs cheveux raides. Hmm… Bertignac l’avait d’abord trouvé crasseux, avec des allures de rock star américaine.

Un duel s’imposait. Les caïds s’étaient donnés rendez-vous dans un magasin de guitare proche du lycée Carnot. Assis dans la boutique, ils avaient échangé quelques plans, tentant mutuellement d’impressionner l’autre. « Nous avons fait un concours de guitare auquel nous avons tous les deux gagné, » a prétendu Jean-Louis. Il n’empêche, le style de Bertignac l’impressionnait : « Il était plus aérien que moi, il avait de la magie dans les doigts. »

Déposant la hache de guerre, Louis s'était spontanément lié à ce beatnik souriant qu’il était aisé d’affectionner. En un éclair, la confrontation attendue avait viré en pacte d’alliance. Après tout, la mode était à de telles réunions au sommet. Crosby Stills Nash & Young était composé de musiciens émérites des Byrds et du Buffalo Springfield. Steve Winwood s’était rapproché du batteur des Cream pour former Blind Faith. « Comme nous nous entendions tellement bien, nous avons préféré être ensemble plutôt que l'un contre l'autre. L'idée de former un supergroupe avec Aubert, c'était un peu comme le Led Zep, la réunion des stars ! », rigole Bertignac.

« Après cela, nous nous sommes dit : on va faire le bœuf ? Et nous sommes allés faire le bœuf ! » ajoute Louis. Ils s'étaient immédiatement rendus dans la chambre de bonne où logeait Aubert et avaient improvisé durant toute l'après-midi…

 

Auteur, chanteur, compositeur, bateleur, baigneur de foules… Jean-Louis est une poussière d’étoile. Juste un brin surnaturel quand bien même il ferait le maximum pour s’afficher humain, trop humain… Il n’est pas donné à tout un chacun d’écrire des vers qui touchent l’âme des générations. Des fragments de vécu qui interpellent, parlent de nous, font ricochet avec nos propres émois.

Aubert est de la race des grands et il faut s’en accoutumer. Ceux qui l’ont approché, qui l’ont secondé, suivi ou adulé ne sont pas toujours sortis indemnes. Certes, il use et abuse de sa position, goûte sans réserve à la frénésie qui accompagne le statut de star et se baigne dans la gloire comme dans une piscine dorée. Jean-Louis aime le regard des autres, il apprécie de plaire, d’étonner et faire chavirer les cœurs. Dans le même temps, il exhibe les qualités d’un copain, une gentillesse désarmante, une envie folle de se frotter à ses fans, une simplicité déconcertante dans le relationnel.

Celles et ceux qui voudraient ternir le tableau prétendent que cette sincérité est calculée, que tout procéderait d’une démarche planifiée. Et d’égrener leur fiel, parfois imbibé de rancoeur… Bah, laissons-les discourir sur le bord de la route tandis que les roulottes défilent et que la parade se meut.

L’on voudrait rétorquer aux ratiocineurs qu’il existe des denrées non quantifiables dont l’Aubert sait nous gratifier. Des rêves bleutés, des petits bouts de bonheur, des cris de rage, des océans de tranquillité, des secousses telluriques et des évasions sur cumulo-nimbus. Peut-on prétendre poser un jugement objectif sur ce qui relève d’une autre joaillerie ? Laissons-nous transporter par l’élixir Aubert. Ceux qui rechignent à faire partir du voyage peuvent passer à l’agence se faire rembourser leur billet. L’action à laquelle ce tour operator là nous avait convié se déroulait dans un autre monde…

 

Le 12 avril 1955, à Nantua dans le Jura, Yves et Nicole Aubert avaient donné naissance au bébé Jean-Louis. C’était leur deuxième enfant, précédé d’une sœur, Béatrice et il serait suivi trois ans plus tard d’une benjamine Nathalie. Yves avait un tempérament artiste et avait écrit de nombreux poèmes au cours de ses heures rêveuses. À force de monter en grade, il était devenu sous-préfet, une occupation exigeant un certain protocole et vis-à-vis de laquelle il tentait de conserver un brin de lucidité. Jean-Louis était fier lorsque les gendarmes saluaient la voiture de fonction de son père. La face sombre de la lune, c’est qu’il était souvent solitaire, confié aux bons soins d’un personnel de service. Pas de quoi trépigner... Il enviait parfois son copain fermier qui habitait dans la maison d’en face et avait des frères avec qui il pouvait jouer dans les bottes de foin. L’un des souvenirs marquants de sa prime enfance allait être le jardin d’une demeure dans laquelle il s’était trouvé lors d’un anniversaire. Un jardin qui avait « un goût de paradis » : « À un moment de cet après-midi là, je me suis vraiment senti bien. Il y avait des fleurs qui me paraissaient très grandes. C’était mon petit éden à moi. » Bien plus tard, lorsqu’il songerait à l’éden, c’est ce moment de plénitude qui surgirait dans sa mémoire. À l’âge de quatre ans, il avait découvert un piano dans la maison et s’escrimait à taper sur les touches, intrigué par les possibilités rythmiques qu’il sentait se dessiner sous ses doigts.


Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-24 show above.)