Excerpt for 'Pensées d’une solitaire' précédées de fragments inédits. Louise Ackermann by , available in its entirety at Smashwords

Pensées d’une solitaire, précédées de fragments inédits

L. Ackermann




Alphonse Lemerre, Paris, 1903


Smashwords Edition


L. ACKERMANN

PENSÉES
d’une
SOLITAIRE
Précédées de fragments inédits

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, passage choiseul, 23-31

M DCCCCIII



TABLE DES MATIÈRES

Madame Louise Ackermann intime / Louise Read

Pensées d’une solitaire / Louise Ackermann

Madame Louise Ackermann
intime

S’il est difficile de donner une juste idée des contemporains illustres dans l’intimité desquels on n’a pas pénétré, il l’est aussi d’en parler lorsqu’on les a approchés de très près, quand on a pu les apprécier et les admirer dans leur vie de chaque jour, quand on en a été aimé tendrement. On voudrait réussir à faire comprendre la noblesse, la droiture, la belle simplicité des rares êtres dont le grand talent n’était pas plus grand que leur bonté et la loyauté de leur caractère.

Chez Mme Louise Ackermann, une véhémente franchise s’alliait aux sentiments d’instinctive et naïve bienveillance de sa nature si en dehors. Ne le conçoit-on pas, d’ailleurs, en la lisant, et des accents aussi vibrants que les siens, exprimant la plus saisissante et désespérée pitié pour la destinée humaine qu’aucune littérature ait jamais réalisée, pouvaient-ils naître d’une âme faible et sans hardiesse ?

Contrairement à la généralité des poètes, ses vers ne sont pas des vers de jeunesse. Ils sont une tardive manifestation intellectuelle, le fruit d’une véritable douleur profondément ressentie.

Toute jeune pourtant elle s’était essayée à la versification, et, vers treize ou quatorze ans, fit une tragédie de la triste histoire de Marie Stuart, sujet de composition donné par son professeur. Elle se plaisait à en citer un vers, dans lequel sa pensée de plus tard se pressent déjà :

Pour mourir aujourd’hui la nature est trop belle !

Plusieurs de ses essais se sont trouvés conservés. L’un d’eux, intitulé Renoncement, est daté de Port-Royal-des-Champs, — où, dans son précoce enthousiasme pour Pascal, elle avait entraîné sa mère et ses sœurs et habité quelques mois, — et se termine ainsi :

Sacrifice… eh bien, soit ! tu seras consommé.
Après tout, si l’amour n’est qu’erreur et souffrance,
Un cœur peut être fier de n’avoir point aimé.

Il est curieux de voir Mme Ackermann qualifier ainsi de sacrifice le renoncement à l’amour, au mariage ; car, peu d’années ensuite, s’étant exclusivement consacrée, après la mort de sa mère, à l’étude des poètes, ses « amis uniques[1] », ne travaillant les langues étrangères que pour les « comprendre et s’en pénétrer », elle ne se maria, pour ainsi dire, que malgré elle.

Une autre pièce, adressée Aux Femmes, mérite d’être citée, comme témoignage des hautes préoccupations de la jeune fille :

S’il arrivait un jour, en quelque lieu sur terre,
Qu’une entre vous vraiment comprit sa tâche austère,
Si, dans le sentier rude avançant lentement,
Cette âme s’arrêtait à quelque dévoûment ;

 
Si c’était la bonté sous les deux descendue,
Vers les infortunés la main toujours tendue ;
Si l’époux et l’enfant à ce cœur ont puisé ;
Si l’espoir de plusieurs sur elle est déposé.
Femmes, enviez-la ! Tandis que dans la foule
Votre vie inutile en vains plaisirs s’écoule
Et que votre cœur flotte, au hasard entraîné,
Elle a sa foi, son but et son labeur donné.
Enviez-la ! Qu’il souffre ou combatte, c’est Elle
Que l’homme à son secours incessamment appelle,
Sa joie et son espoir, son rayon sous les deux.
Qu’il pressentait de l’âme et qu’il cherchait des yeux,
La colombe au cou blanc qu’un vent du ciel ramène
Vers cette arche en danger de la famille humaine.
Qui, des saintes hauteurs en ce morne séjour,
Pour branche d’olivier a rapporté l’amour.

Mme Ackermann est née à Paris le 30 novembre 1813. Dans une courte autobiographie, chef-d’œuvre de simplicité et de précision, elle raconte son enfance sauvage et concentrée, puis comment, alors que le génie de Lamartine, et de Hugo provoquait l’attention universelle, sa vocation pour la lecture et l’étude se détermina.

Cette autobiographie, ainsi que les Pensées d’une Solitaire, parues en 1883 et presque aussitôt épuisées, la font connaître tout entière.

Ce n’est plus la révolte passionnée de ses poésies, inspirée par le sombre drame de l’existence, mais la gravité d’une raison en possession d’elle-même et qui s’exprime, sur son expérience, son observation et sa propre vie, avec une élévation et une modération remarquables.

Mme Ackermann applique à sa prose ce qu’elle souhaiterait pour la poésie en général ; « Quand le poète chante ses propres douleurs, il doit avoir la note sobre. Les cris personnels déchirants ne sont pas faits pour la poésie[2]. » Et elle ne dit que quelques mots seulement de la perte de son mari : « Ma douleur fut immense [3]… »

Dans ses Pensées, elle en laisse pourtant échapper davantage :

« La musique me remue jusqu’en mes dernières profondeurs. Les regrets, les douleurs, les tristesses, qui s’y étaient déposés en couches tranquilles par le simple effet de la raison et du temps, s’agitent et remontent à la surface. Cette vase précieuse une fois remuée, je vois reparaître au jour tous les débris de mon cœur. »

C’est à Berlin qu’elle rencontra Paul Ackermann. Déjà elle y avait fait un séjour prolongé, ayant obtenu de sa mère de la laisser s’y perfectionner dans l’allemand, — afin, disait-elle plaisamment, de couper court aux leçons trop envahissantes de « l’excellent Stanislas Jullien ».

Car elle avait voulu savoir jusqu’au chinois. Mais le chinois, ajoutait-elle, jamais on n’a fini de le savoir.

« Le Berlin d’alors était bien la ville de mes rêves. À peu d’exceptions près, ses habitants ne vivaient que pour apprendre ou pour enseigner. Les questions philosophiques et littéraires y passionnaient seules les esprits[4]. »

C’était encore l’Allemagne de Mme de Staël. Aussi, à quelques années de là, ayant perdu sa mère et marié ses sœurs, Louise Ackermann n’hésita-t-elle pas à y aller attendre chez de bons amis que « son âge lui permît de vivre seule[5] ».

Paul Ackermann, fixé à Berlin depuis peu, y collaborait à la publication de la correspondance du grand Frédéric. Touchée par les sentiments qu’il lui témoignait et malgré son éloignement du mariage, elle consentit à l’épouser en 1844. La parfaite conformité de leurs goûts lui promettait le genre de bonheur qu’elle préférait :

« C’est un fort aimable garçon, plein de vues neuves en philosophie et en poésie ; c’est un esprit fin et très observateur et dont j’ai beaucoup appris, car nous avons le temps de causer cinq heures par jour, terme moyen, » écrit-elle, en 1843, à sa sœur, Mme Girard.

Ce bonheur dura peu. Quelques mois à peine. Paul Ackermann tomba malade. Il lui dit tristement : « Tu n’avais qu’un défaut, c’était ta petite fortune. Sans elle, que ferions-nous maintenant ? »

Il fallait entendre Mme Ackermann répéter ces paroles…

Elle a écrit : « Il en est de certains points culminants de notre vie comme des hautes montagnes : quelle que soit la distance qui nous en sépare, ils nous paraissent toujours proches[6]. »

Espérant pour son mari de l’air natal, elle le ramène à Montbéliard. Il y meurt en 1846 :

« Nous mourons presque tous de mort violente ; car comment nommer autrement cette rupture douloureuse des liens de la vie ?…[7] »

Cette pensée, ainsi que les plus saillantes des poésies de Mme Ackermann, est marquée de son déchirement, et ce déchirement n’est-il pas la grandeur et la force de son inspiration ?

Fuyant les pays où elle avait été heureuse, elle vint se fixer à Nice, attirée par une sœur de beaucoup sa cadette et très aimée :

 
… qu’à jamais le vent bien loin des bords m’emporte
Où j’ai, dans d’autres temps, suivi des pas chéris,
Et qu’aujourd’hui déjà ma félicité morte
Jonche de ses débris !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Comment pourrais-je encor, désolée et pieuse,
Par les mêmes sentiers traîner ce cœur meurtri,
Seule où nous étions deux, triste où j’étais joyeuse,
Pleurante où j’ai souri[8] ?

Ces Strophes sont datées de 1850. En mai 1851, à Nice, elle s’écrie : Ciel pur dont la douceur et l’éclat sont les charmes,
Monts blanchis, golfe calme aux contours gracieux,
Votre splendeur m’attriste, et souvent à mes yeux
Votre divin sourire a fait monter les larmes.
Du compagnon chéri que m’a pris le tombeau
Le souvenir lointain me suit sur ce rivage.
Souvent je me reproche, ô soleil sans nuage !
Lorsqu’il ne te voit plus, de t’y trouver si beau[9].

À Paris, dans les dernières années de sa vie, le portrait de ce « compagnon chéri » surmontait le bureau sur lequel elle écrivait, dans le petit salon si modeste et si recueilli de la rue des Feuillantines où, chaque samedi, un groupe d’amis choisis se réunissait. Les regards allaient de lui à elle avec émotion. Ce charmant et distingué jeune homme, depuis tant d’années parti, et la jeune femme d’alors devenue, par son deuil et par sa souffrance, le grand poète au front superbe, aux somptueux cheveux blancs, aux yeux pénétrants, de qui Léon Ostrowski a laissé un si énergique et si beau portrait.

Ceux qui avaient déjà souffert aussi savent combien son influence était fortifiante et reposante et quel courage ils puisaient près d’elle, non qu’elle s’efforçât de leur donner de vagues consolations, mais sondant avec eux les abîmes de la souffrance même, la généralisant, l’ennoblissant. Là est sa suprême puissance. Et ce n’était pas de la littérature.

C’est bien à tort que l’on traite sa poésie de désespérante. Le sublime touche à l’héroïsme, et l’héroïsme est contagieux. Mme Ackermann a celui de la résignation, de la soumission aux lois universelles. Acceptation grandiose quand, par exemple, dans sa hautaine conception de l’amour, elle s’écrie, substituant superbement l’intensité à la durée :.

Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère,
S’il se sent infini !

Bien entendu, les Poésies philosophiques sont seules en cause. In Memoriam, par l’émotion subjective pénétrante, ne pouvait manquer de charme, mais la vraie Mme Ackermann date seulement des Malheureux.

Dans sa solitude des environs de Nice, — « un petit domaine, ancienne propriété des Dominicains, dans une situation admirable[10] », — elle se laissa entraîner à « rimer », pour des amis, quelques poèmes orientaux qu’elle venait de lire dans le texte.

Le vieux français de ses travaux avec son mari fut à son tour mis à contribution. En 1863 parurent les Contes. Il eût été difficile, impossible même, d’y voir poindre le grand poète futur ; Mme Ackermann ne se faisait aucune illusion sur leur valeur, gardant uniquement une juste reconnaissance à ces contes fort médiocres, mais qui lui avaient été d’excellents exercices de rhythme et de rime.


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