Excerpt for Es-Tu là, Allah? by , available in its entirety at Smashwords

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Es-Tu là, Allah?








Dirk Vleugels




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Smashwords edition


© 2017 Dirk J. J. Vleugels.

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Published by Leg Iron Books, 2017.





Cover art by Dirk Vleugels








“Parce que J'ai conçu de grands projets pour vous. Des projets qui visent non pas à vous nuire, mais à vous ouvrir les portes du paradis. Je veux vous offrir un nouvel espoir et un avenir prometteur. Adressez-Moi vos prières et Je vous écouterai. Quiconque Me cherche sincèrement en plaçant toute sa confiance en Moi, finira par Me trouver."

(Jérémie 29: 11-13)






The blind and the seeing

Are not alike;

Nor are the depths

Of Darkness and the Light.

(Al-Qur’an, Faatir XXXV: 19-20)






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Le Pacte

Jour 00

Jour 1

Jour 2

Jour 3

Jour 4

Jour 5

Jour 6

Jour 7

Jour 8

Jour 9

Jour 10/11

Jour 12

Jour 13

Jour 14

Jour 15

Jour 16

Jour 17

Jour 18

Jour 19

Jour 20

Jour 21

Jour 22

Jour 23

Jour 24

Jour 25

Jour 26

Jour 27

Jour 28

Jour 29

Jour 30

6.19 pm

Le lendemain d'Idul Fitri

Le Verdict

Lexique Indonésien – Français

Leg Iron Books






Voici le récit passionnant du Ramadan vécu par Marc, musulman par alliance. Le témoignage honnête et courageux d’un homme dont le but n’a nullement été d’attaquer l’Islam ni de ridiculiser celui-ci, mais qui a essayé de trouver dans un dialogue ouvert avec Allah une réponse aux questions tant quotidiennes qu’existentielles qui le tourmentaient.


L’éditeur se contente d’éditer ce journal d’un ami qui est décédé il y a maintenant quatorze ans. Il n’est en aucun point responsable des opinions de l’auteur. Il est neutre, ne porte pas de jugement, n’exprime aucune opinion. Il publie le livre, un point c’est tout.



LE PACTE


"Dieu, Tu m'exaspéres!"

Le mal ’a frappé il y a sept mois: un cancer d’origine inconnue n'offrant d'autre certitude que celle de l’imminence de son issue fatale. Il y a exactement quatre jours, le 31 décembre dernier, le spectre du suicide est pour la première fois venu me hanter l'esprit. Ultime solution pour échapper aux camps de la mort? Fuite désespérée vers le néant ou la délivrance? Pile ou face?

A quoi bon entamer une nouvelle année si je n’en vivrai quand même pas la fin.

Au fil des heures, le dessein se concrétise. Une décision ferme et concise nullement dictée par la menace ou la souffrance, et qui ne rencontre ni objections majeures, ni obstacles insurmontables. Simple actionnement du levier de commande de la chaise électrique. Se placer au bord du précipice, sauter, respirer à pleins poumons l’exaltation de la chute vertigineuse, planer dans une euphorie sans fin. En laissant une fois pour toutes derrière soi le point du non retour.

Des dizaines de fois, j’ai tenté d'exprimer le désespoir qui m’emprisonne. En métaphores de geôles immondes, en allégories de voyages cosmiques aux confins inexplorés du Big Crunch, en paraboles de machines à remonter le temps capables de propulser un homme vers le Point Zéro du Big Bang.

Mais les mots s'avérèrent inaptes à décrire le Désespoir Irrémédiable dans lequel me plongeaient l'infinité cosmique, l’ímpérissable intemporalité, la chaleur à croissance exponentielle, les atomes se scindant indéfiniment en séries apparemment incoercibles de nouvelles particules de plus en plus infinitésimales. Une singularité autonome, impossible à traduire en formules métaphysico-mathématiques. La plus singulière des singularités, dont on ne peut néanmoins nier ni l'existence, ni la puissance d’absorption, ni la force de pénétration puisqu'elle recouvre tous les univers et contamine les neutrons les plus nanominimes des particules microscopiques de la matière antimatière.

Bien qu'inexplorée car à jamais impénétrable, seule la cinquième force de la physique, ce pouvoir abscons du poème révélé, pourrait paraphraser Sa Cruauté et Son Incommensurabilité Absolues: le Désespoir Ontologique n'est autre que Dieu à l'Inverse. Une Négativité qui pourrait très bien se cacher loin au-delà des frontières de notre entendement. Car Dieu ne s'est apparemment pas donné à fond, prenant les précautions nécessaires pour ne se révéler à nous qu'en termes de valeurs chiffrables et mesurables: les quelques 9.461.000.000.000 km de Son année-lumière, les -273C de Son enfer et les courbes bizarres de Son architecture sont probablement autant de preuves du souci qu'Il a eu d'amputer de la moitié Son infinité pour la maintenir dans les limites de notre intelligence métrique. Mais pourquoi nous laisse-t-Il l'illusion de pouvoir Le décrypter, Le mathématiser? Pourquoi s'est-Il imposé ces restrictions arbitraires? Même un gamin pourrait aisément transformer les -273 en -2.730 ou en -27.300. Et si la relativité a permis à Einstein de poser Son année lumière au carré, pourquoi ne pas l’élever à la puissance cinq, dix, Nième? En créant Sa lumière lente et Son froid sidéral, en dessinant les droites de Son cosmos sphérique, Dieu aurait-Il commis quelques incompréhensibles bévues scientifiques?

Ou nous a-t-Il sousestimés? D’accord, les 300 000 km/sec nous posent encore quelques petits problèmes, mais nous sommes presque en mesure d'atteindre par nos propres moyens les fameux -273C. Et comme les records sont faits pour être battus, il se pourrait fort bien que l’un ou l’autre Esquimau australien ait déjà franchi cette barre jugée infranchissable.

Son Inverse a été nettement plus prévoyant. On peut en effet affirmer avec une irréfutabilité mathématique que le Désepoir est parfait. Un Antipôle de Dieu infailliblement trounoiré.

Et au coeur de cette Négativité, au centre de cet Antipôle: moi.

Un micro-individucule sans volume ni envergure, un “I” turque.

Un “I” sans iota.

Quatre jours plus tard, je me retrouve à bord d’un vol à destination de Jakarta en compagnie de ma femme Yanti et… d'un cancer, qui se développe, prolifère, étend chaque jour un peu plus son emprise débilitante.

Pourquoi n’ai-je pas sauté? Qu’est-ce qui m’a fait reculer? Malgré mon profond désarroi, je m'étais pourtant parfaitement programmé. Le plongeon n’aurait mëme pas dû être triomphant: un simple faux pas aurait suffi pour me faire basculer discrètement dans l’abîme. Et pourtant, je suis toujours là. Et bien là, puisque je me trouve en ce moment dans cet avion, à trente mille pieds au-dessus du gouffre d’il y a quatre jours, bien ceinturé dans la carlingue en aluminium, entouré d’un équipage aux petits soins et protégé par des portes hermétquement fermées.

Et c'est alors que m'est tout à coup venue, tel un parachute de dessin animé, une idée à première vue saugrenue: le Ramadan. Serait-ce le signal, le signe tant attendu?

Tu as ôté tout sens de ma vie. Tu m’as privé d’avenir et d’espoir, ne me laissant que mon présent et mon passé, mon C.V., ma femme et mes enfants, mes problèmes sans fin ni solution. Je n’ai jamais vraiment cru au suicide, et je ne me fie pas plus aux prodiges. Mais que me reste-t-il d'autre? Comme je n'ai pas sauté, il n’y a plus qu’un miracle qui puisse me sauver. A condition bien sûr qu'il y ait un GO compétent au Club des Miraculés…

Est-ce pour cette raison que Tu as des années durant évité de me rencontrer, jugeant que ces prémisses étaient indispensables au miracle à accomplir plus tard? Que Tu exiges au préalable et en réponse à Ton défi un geste de ma part? So let it be. Mathématiquement, scientifiquement, métaphysiquement, biologiquement, je ne suis jusqu'à présent pas parvenu à Te rattraper. A chaque fois que j'avais l'impression fallacieuse de m'être rapproché de Toi, Tu Te retranchais un peu plus au-delà des frontières du Big Bang et des abîmes de mes neurones. Des centaines de fois, j’ai tenté de T'appâter par des prières incroyantes, des génuflexions suppliantes et des courbettes idolâtres. Mais nul mot, nul son, nul signe, nulle lueur n'a surgi de l’obscurité. Refusant de se faire chair, le Verbe est resté virtualité sourde, muette et aveugle.

Le temps presse, le solde ne s'exprimant plus en termes d'années ou de semestres, mais de semaines, voire de jours. Tout juste de quoi tenir le pari du Ramadan-mois-de-repli-sur-soi, qui débute dans moins d'une semaine? En cas d'échec, je pourrai toujours me consoler à l'idée que cette expérience m'aura permis de me concentrer sur quelque chose, de m’occuper l’esprit, de me donner l’illusion d’avoir tué le temps utilement.

Oké, so let it be. L’effort que Tu m'imposes compensera largement ce que j’attends de Toi. Le Ramadan est une mortification qui m’est totalement étrangère, et je ne sais vraiment pas si je serai capable de jeûner, de m’abstenir de boire et de fumer de toute la journée pendant trente jours. Je vais me lancer dans l'aventure sans préparation ni entraînement, mais si je m’y mets, je suis bien décidé à tenir le coup. Jusqu’à la dernière seconde de Ton Ramadan. En espérant que Tu Te montreras beau joueur et tiendras Ta parole. Parce que je veux à tout prix savoir si Tu existes, si c’est bien Toi qui m’as jeté le gant, si malgré Ta Toute-Puissance et Ton Infinité Tu es bel et bien présent, ici et maintenant, en moi et autour de moi, prêt à dialoguer et à réaliser un miracle.

Pour atteindre mon but, je suis disposé à faire le vide autour de moi, à tout noter, à tenir un journal de bord comme annexe à un contrat unilatéral. J’accepte que Tu refuses de le signer, d'être provisoirement seul à y apposer ma signature. Moïse, Jésus et Mahomet ont tout compte fait aussi dû courber l'échine.

Un bon accord verbal et une confiance absolue en la parole donnée ne valent-ils pas mieux que des lettres de principe ou des contrats dûment signés? Fier de ne jamais avoir manqué à ma parole, je n’en attends pas moins de Toi.

Jour 00 Jeudi 9 janvier 1997


Confortablement installé sur la petite terrasse de notre maison à Cawang, j’essaie de me concentrer sur le “Jésus” du théologien catholique Schillebeeckx, quand ma femme vient me demander si elle peut s’absenter pendant quelques instants pour se rendre à Cipinang.

-“Marc, je dois encore aller chercher deux ayam kampung pour le sahur et faire quelques achats au pasar.”

N'ayant écouté que d'une oreille distraite, je marmonne instinctivement:

-“Ok, Yanti. A tout à l’heure.”

Après six ans de vie commune, je suis toujours surpris d’entendre ma femme me demander explicitement la permission de quitter la maison. Même pour les choses les plus évidentes.

Je mastique péniblement deux autres pages du casse-tête “Jésus”, mais me rends soudainement compte que je n'en ai pas digéré le moindre mot. Sahur! Sahur! Le mot résonne dans ma tête tel un violent coup de gong. Une fraction de seconde d'inadvertance et me voilà terrassé par un fulgurant crochet parti d’un angle totalement inattendu. K.O. pendant deux pages. Sahur! Nous y voilà donc. La ligne de départ. Tôt le matin, dans la nuit de jeudi à vendredi. Deux poulets fermiers à titre d’offrande pour célébrer le passage de vie à trépas d’un volcan désormais à jamais éteint et placer sous de riants auspices une expédition de carême préludant à une résurrection escomptée.

Depuis mon passage à l’Islam en 1986, je n’ai encore jamais respecté le Ramadan. Et jusqu’à mon mariage avec Yanti en juillet 1990, j’ai toujours considéré ce jeûne d'un mois comme une mortification absolument insensée, voire hypocrite, allant à coup sûr à l’encontre de la productivité. Pire même. A une époque comme la nôtre, un pur non-sens exégétique. Cette faim et cette soif sont-elles vraiment aussi pénibles à endurer? Et quel effet corporel ou psychique bénéfique un estomac en permanence creux peut-il bien produire? On s’en met plein la lampe avant la pointe du jour, on se recouche sans scrupules et on fainéante toute la journée avant de se ruer à nouveau sur le festin servi à la prochaine nuit tombante. Comparée à cette mascarade, l’ère catholique d’avant-Vatican II me paraissait beaucoup plus sincère: un repas complet par jour, un point c’est tout. Et cela non pas pendant un mois, mais pendant quarante jours. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les états islamiques accusent un retard évident par rapport à l’Occident chrétien. Avez-vous déjà essayé de fixer un rendez-vous au cours du Ramadan avec un homme d’affaires ou d’obtenir quoi que ce soit d’un fonctionnaire? “Rappelez-moi ou revenez après Idul-Fitri!”. Musulman, même un Carl Lewis partirait perdant dans une finale olympique du 100 mètres. Et si l’on doit quand même interpréter le Coran au pied de la lettre, quelle attitude doit adopter un Musulman qui vit au rythme des interminables nuits polaires lapones? Ou dont la cabine spatiale a été mise sur orbite autour de la terre pendant le Ramadan?

Ma “conversion” à l’Islam au cours d’un séjour aux Comores ne revêtait aucune connotation religieuse. Elle se résumait à un simple passage d’un néant à un autre néant. L’image du Dieu de mon adolescence s’était effritée au point de ne plus représenter qu’une notion culturelle, un mot vidé de son contenu, dénué de tout caractère émotionnel, de tout engagement. Mais à partir de l’été ’96, ce même mot n’allait plus me lâcher, m’empêchant de dormir, me coupant l’appétit, me condamnant à l’impuissance sexuelle, et me poussant finalement jusqu’au bord du suicide.

Dix ans plus tôt, à Moroni, Dieu n’était pourtant rien d’autre qu’un dieu-à-d-minuscule, quatre lettres impuissantes, un thème intéressant pour discussions pseudo-intellectuelles. Et mon passage à l’Islam n’avait été qu’un intermède servant à donner un peu de couleur locale à une visite rendue à une amie exotique dans une île exotique. Un album de photos qui surprenait amis et connaissances, mais choquait la famille. Une aventure qui m’avait affublé du nouveau nom d'Marcsa, mais qui avait quand même été plus qu’un simple fait divers, puisqu’elle était le reflet exact de ma vie et du sens que je lui avais donné. Jouir en parfait hédoniste, m’affirmer pleinement, ériger un musée d’expériences vécues, plonger sans hésiter dans l’inconnu, explorer le ciel et l’enfer. La Découverte Permanente. L’Ultime Aventure. Nouvelles femmes et nouvelles positions, autres boulots et autres défis, pays inconnus et nouveaux amis. Un acte de rébellion aussi: contre l’hypocrisie et l’impérialisme de la chrétienté occidentale. Et de solidarité: avec l’Afrique noire, avec les Turcs en Allemagne, les Marocains en Belgique, les Indiens en Amérique, les pingouins en Antarctique, les anges esclaves au ciel et les anges déchus en enfer.

Ce n’est qu’après avoir épousé Yanti que je me suis petit à petit rendu compte que les préjugés que mes anciens coreligionnaires occidentaux nourrissaient à l’égard de l’Islam, et contre lesquels je me croyais tellement révolté, étaient également bien ancrés en moi.

Le puasa est avant tout un exercice de méditation, de prière et de réflexion. Le fait de s’abstenir de manger, de boire, de fumer n’est pas un but en soi, mais un moyen de se retrouver, d’atteindre un état de sérénité, de paix avec soi-même et les autres. Au cours de cette période de jeûne, il est interdit de s'emporter ou de fâcher qui que ce soit. Et à la fin du Ramadan, lors d’Idul-Fitri, on demande pardon à ses proches pour toutes les injustices commises consciemment ou inconsciemment envers eux au cours de l’année écoulée. On rend visite au reste de la famille, on fait le tour des voisins et des collègues de travail en répétant inlassablement: pardonnez-moi. On n’oublie pas le chauffeur, ni le jardinier, ni la femme de ménage: pardonnez-moi. Et tout le monde répond par la même requête: pardonnez-moi. On passe l’éponge et on recommence à zéro.

J'avais toujours cru que l'observation du Ramadan n'était difficile qu'en apparence. Mais à la veille du Jour J, je commence à considérer cet exercice d’un tout autre oeil. Se lever à trois heures du matin pour le petit déjeuner et attendre, l’estomac creux, jusqu’à six heures du soir, ne devait pas être évident. Et passer la journée sans boire par des températures de trente degrés ne devait pas être de la rigolade non plus. Mais qui sait, ces privations étaient peut-être moins insensées que je ne l’avais imaginé…


Jour 01 Vendredi 10 janvier 1997


Le jour du premier sahur, Cawang baigne dans une ambiance de fête en mineur. Comme si le quartier tout entier attendait un heureux événement. Les haut-parleurs de la mosquée crachent leurs chants plus longtemps et plus intensément que d’ordinaire, quelques jeunes nettement moins exubérants que d'habitude sont accroupis sur le bord du trottoir, d’autres tournent simplement en rond, et la mosquée se transforme en ruche bourdonnante. Rares sont ceux qui vont se coucher et certainement pas les enfants, qui ont congé le lendemain. Tout le monde attend le sahur, signal de départ du Ramadan.

Yanti a l’intention d’aller passer la veillée du sahur auprès de son âme soeur Shinta, mais promet de rentrer vers deux heures du matin. J’ai donc toute la soirée et une partie de la nuit pour achever mon “jour 00”. Peu après minuit j’abandonne et vais me coucher.

Quelqu’un frappe à la porte de notre chambre à coucher. Cela doit être l'heure du sahur. D'autres petits coups suivent avec un peu plus d’insistance. Encore à moitié endormie, Yanti murmure:

- “Quelle heure est-il?”

- “Quatre heures”, répond une petite voix qui est celle de notre numéro trois, Novita.

Yanti retrouve soudainement tous ses esprits et saute du lit. Nous devons avoir terminé notre repas avant l’appel de l’azan subuh. Si Imsak tombe à quatre heures quart, il ne nous reste plus qu’un petit quart d’heure, et le repas doit encore être réchauffé. Sans m'inquiéter, je me retourne un bon coup: on m’appellera bien quand tout sera prêt. Lorsque ma femme vient me chercher, je me suis rendormi. Il n’est heureusement que trois heures et demie. Novita a exagéré et nous avons donc largement le temps de manger à notre aise.

Les plats, les assiettes et les verres ont été disposés sur un tikar déroulé sur le sol de la cuisine. Assis à la table de la salle de séjour, je suis le seul à manger avec un couteau et une fourchette. Le reste de la famille prend son repas à la cuisine, sur le tikar et en se servant de ses doigts. Par mesure de précaution, je me sers une portion de riz nettement plus volumineuse que d’habitude: les six heures et demie du soir me paraissent encore très loin. Yanti m’apporte des fruits comme dessert. En venant se servir, les autres doivent se dire que je prends cette fois-ci les choses très au sérieux. Je bois ma tasse de thé et fume ma première cigarette. La prochaine sera pour dans presque quinze heures. Plus long qu’un vol non-fumeurs direct Singapore-Bruxelles. Je vais me brosser les dents, allume l’airco pour neutraliser le bruit des haut-parleurs de la mosquée et me remets au lit.

Je dors jusqu’à sept heures quart. Finis les cigarettes et le café pour entamer la journée. Reste le Jakarta Post. A huit heures, l’écran de mon ordinateur portable affiche “Jour 01”.

Nous sommes aujourd’hui vendredi, jour sacré de l’Islam, et cette fois-ci en plus premier jour du Ramadan. Comme j'ai décidé de m’engager à fond dans mon puasa, je vais pour la première fois de ma vie me rendre à la mosquée pour la prière du vendredi. Les voisins pourront du même coup constater eux aussi que je prends les choses au sérieux. Mais que vont-ils penser si je ne tiens pas le coup? Arrogant bulé? Chife molle? Musulman sur KTP? A vrai dire, je m’en fous. Tout ce que je veux, c'est me créer les opportunités pour mener à bien cette expérience de jeûne, qui n'est peut-être après tout qu'une aventure de plus, un nouveau saut dans l'inconnu à inscrire plus tard à mon palmarès? Même en cas d'échec.

Alan, mon comptable, me rappelle en quelques mots les règles du wudu qu'il faut observer avant de pénétrer dans la mosquée. Il m'est certes déjà arrivé de singer les génuflexions, courbettes et redressements de mes collègues du ministère où j'ai travaillé, mais ce ne furent là que gestes teintés de condescendance et ne visant qu'à m'assurer de leur respect et à assouvir ma curiosité. Cette fois-ci, je veux vraiment prier, ou du moins l’essayer, y mettre tout mon coeur, même si ma raison n’y croit pas. Alan veut s'acquitter de son wudu dans la salle de bains des enfants. Probablement rebuté par la puanteur qui y règne, il revient penaud sur ces pas en argumentant que

- “Si nous allons maintenant à la mosquée, nous n’aurons pas à faire la file. Puisque la prière du vendredi ne commence que vers midi, il nous reste une demi-heure.”

Il n'a pas à me convaincre: le coin réservé aux ablutions dans la mosquée est certainement plus salubre que notre salle de bains.

Le rôle que joue l’eau dans l’Islam est assez surprenant quand on sait qu’il s’agit d’une religion du désert. On ne prie Allah qu’avec une âme pure dans un corps pur. Hygiène religieuse de la tête aux pieds.

Le plus dur dans la mosquée, c’est la position de joga. Grâce à l’alternance de courbettes, de génuflexions et de redressements, je parviens heureusement à refouler un début de crampe. J’essaie de formuler un semblant de prière et ai même l’impression fugace d'y arriver. Mais comme c'est au Grand Vide que j'ai la sensation de m'adresser, je décide de me concentrer essentiellement sur l’imitation des rites et gestes de la congrégation.

Abstraction faite de l'absence de femmes, la cérémonie ne diffère dans son essence pas tellement d'une messe catholique: même structure, même ambiance de nous-en-tant-que-communauté, citations empruntées directement à la Bible, même type de message de l’imam:

- “Purifiez votre corps de toute souillure, lavez votre âme de tout péché. Soyez purs quand vous parlez à Allah. Le Ramadan est saint parce que nous partons un mois durant à le recherche d'une plus grande pureté de corps et d’âme.”

Son sermon est bref.

Six heures vingt. Je bois un verre d’eau et allume une Sampourna. La nourriture peut attendre. Le premier jour touche à sa fin. Réussite sur toute la ligne et pour tout le monde. Même Sri, qui est, avec ses huit ans, la plus jeune de nos quatre enfants, a tenu le coup. Wayan, notre ami-employé balinais, qui a fui cet après-midi la monotonie du puasa qui règne dans la maison, rentre pour le dîner de sept heures et exprime sa surprise en apprenant que je n’ai pas flanché.

Et pourtant, cela n’a pas vraiment été difficile. Ce n’est qu’à partir de quatre heures et demie de l’après-midi que je me suis mis à consulter toutes les demi-heures ma montre pour voir combien de temps il me restait à tuer avant que ne sonne l'heure de la prière du maghrib, moment à partir duquel on peut interrompre le puasa. Normalement je bois une ou deux bouteilles de Bintang-Heineken par jour. Ma première impulsion avait été de demander à Wayan de m’en chercher deux au warung du coin. Mais pour me punir de ne m'être de toute la journée occupé qu'une petite heure de mes affaires, je m’impose une abstinence de bière. Et cela jusqu'à la fin du Ramadan.

La première journée est-elle un succès? Sans doute, mais ce n’est pas ainsi que je le ressens. Je ne pourrai véritablement parler de succès que lorsque les vingt-neuf jours suivants auront donné un résultat identique.


Jour 02 Samedi 11 janvier 1997


Aujourd'hui, je me suis réveillé à trois heures du matin. Cela me donnait un peu plus de temps pour prendre mon petit-déjeuner: du pain à l'oignon, cette fois-ci, avec du miel et de la confiture de fraises. Ensuite deux cigarettes. Et un verre d'eau, avant de me recoucher.

A ma grande surprise, je dors mieux que prévu. Il y a à peine deux semaines, au plus profond de ma dépression, il m'aurait été totalement impossible de me rendormir après m'être réveillé en pleine nuit, alors qu'aujourd'hui et hier, j'ai retrouvé le sommeil de quatre heures à sept heures quart. Je me sens parfaitement reposé et ai retrouvé une forme que je croyais à jamais perdue. Il y a quinze jours, à Ubud, je me levais tous les matins vidé d'énergie, abruti, épuisé. Sans appétit aussi. J'ingurgitais des litres de café et fumais comme un Turc des cigarettes au clou de girofle. Et quand ma femme était absente, je noyais mes idées noires dans de l'arak ou de la bière, ou de l'arak et de la bière. Alcoolique et drogué, je passais le plus large de mon temps à me remettre de mes gueules de bois.

Me recoucher? Ne ferais-je pas mieux de me rendre à la mosquée pour le subuh et me mettre ensuite au travail? Non, il ne faut quand même pas exagérer. Quatre heures de sommeil c'est trop peu, surtout que je n'ai jamais pu dormir de la journée. Sauf, bien sûr, en cas de cuite. Pour moi, sommeil est synonyme de nuit.

Le Ramadan est-il sain? Ou nuisible? Ou inoffensif? Je me souviens avoir lu jadis dans un journal indonésien un article, qui présentait le Ramadan comme un remède miracle ayant pour effet d'éliminer toutes les toxines, de rajeunir les sèves vitales et de régulariser le métabolisme. Cet article m'avait à l'époque paru terriblement tendancieux, son auteur - bien que médecin - n'étant à mes yeux qu'un fanatique dukun. Que le jeûne soit plus bénéfique que nocif pour un être en bonne santé, me paraît assez logique. Car s'il est vrai que tout ce que nous absorbons est bourré de produits toxiques, j'adhère volontiers à l'adage "moins tu mangeras, mieux tu te sentiras". Physiquement, mais probablement aussi mentalement.

Mais de là à ne pas boire pendant quinze heures? Quelle étude scientifique, quelle médecine expérimentale atteste qu'une telle privation favorise l'excrétion des substances toxiques? Non, je crois que, médicalement parlant, le Prophète a ici été très mal inspiré. A la Mecque et dans les autres villes où Mahomet a prêché la nouvelle religion, la température peut en été approcher ou même dépasser les quarante degrés, "Ramadan" signifiant d'ailleurs "grande chaleur". Effectuer par de telles températures des travaux exténuants en se privant de boisson pendant quinze heures me semble plutôt relever d'un masochisme insensé et d'une grande naïveté médicale. Ou faut-il interpréter cette directive dans le contexte d'un islam ayant germé dans une civilisation typiquement musulmane? Une civilisation qui veut qu'un fidèle se traîne d'oasis en oasis, tel un chameau dont les bosses forment l'unique réserve d'eau?

Quoi qu'il en soit, cette privation de boisson ne m'a pas dérangé outre mesure, les seuls effets gênants étant une gorge et des lèvres sèches. L'envie de fumer était par contre plus difficle à réprimer. Mais ces deux interdictions, aussi peu géniales soient-elles, font dorénavant partie de ma quête de Dieu.

Quant à perdre du poids? Je crois sincèrement que la soif et la faim sont des tortures plus cérébrales que physiques. Hier, avant le sahur, je pesais quatre-vingts kilos. Mais comme j'ai l'impression d'avoir depuis le début du Ramadan sensiblement augmenté le poids net des nourritures absorbées et considérablement réduit le volume des liquides ingurgités, je ne suis pas sûr que le puasa soit la méthode de contrôle de poids rêvée. Enfin, je ferai le bilan en fin de parcours. A condition, bien sûr, que je franchisse la ligne d'arrivée sans avoir triché…

L'ennui est, jusqu'à présent, l'aspect le plus déroutant du Ramadan. J'en suis encore au stade où le jeûne et le manque de nicotine accaparent entièrement mon attention et empêchent toute forme de méditation ou d'introspection. En espérant être ainsi en quelque sorte contraint à écrire mon journal, j'ai délibérément ramené très peu de livres intéressants d'Ubud. Tout ce que j'ai donc à me mettre sous la dent à Cawang ce sont des ouvrages soit indigestes, comme le "Jésus" de Schillebeeckx, soit monotones, comme ceux qui traitent des "born-again Christian" et que tente de me faire avaler mon ami Bruce, soit démoralisants, comme les Prix Nobel de Science, que j'ai

déjà tous étudiés au moins une fois et dont la lecture m'a plongé l'an dernier dans une profonde déprime…

Normalement, chaque nouvelle journée est solennellement inaugurée par mon cher Jakarta Post et par la première cigarette après café. Mais pour faire durer le plaisir et passer en agréable compagnie les pires heures d'attente jusqu'à la première cigarette du soir, j'ai décidé de remettre aujourd'hui la lecture du journal jusqu'en fin d'après-midi.

La rubrique "Features Living" tombe à pic puisqu'elle aborde le problème du jeûne: "Fasting has mental and physical benefits" prétend un expert en la matière.

Cet expert est un certain Hembing Wijayakusuma - à coup sûr un Javanais - qui est, à en croire la note qui accompagne l'article, "moslem scholar" et professeur à l'université de Dongshins en Corée du Sud. Hembing s'est vu attribuer trois quarts de page et deux articles pour faire la promotion à peine voilée de son livre "Puasa itu Sehat", récemment édité par la prestigieuse maison d'édition Gramedia. Ce livre combine d'une façon assez bizarre recettes de cuisine, régimes alimentaires et épices à utiliser. En dehors du titre, je ne vois pas que très peu de rapport avec le puasa. L'éditorial est un résumé de la conférence de presse tenue par Hembing à l'occasion de la présentation de son livre. Les principaux avantages physiques du jeûne? Repos des intestins, moins de matières toxiques dans le corps - sujet qui fascine apparemment les Indonésiens -, plus d'immunité, meilleur QE ou quotient émotionnel. Et grâce au jeûne et au meilleur QE, moins de stress, de dépressions nerveuses et de frustrations. Rien dans cet article ne permet de savoir si Hembing est médecin, biologiste ou diététicien, ni ce qu'il enseigne en Corée. Pas un mot non plus sur l'interdiction de boire…

A quatre heures, mon new-born Bruce débarque à l'improviste. Sans pâte à papier évangélique cette fois-ci, mais avec de la littérature sur l'Islam. Bruce prétend lui aussi jeûner, sans pour autant arrêter de boire ou de fumer. Yanti, qui se repose dans sa chambre, m'a entendu parler de café et surgit toutes griffes dehors dans le living.

- "Ici, on respecte le puasa, monsieur!"

C'est moi qu'elle apostrophe, mais le message est adressé à Bruce, ce dernier ayant seulement demandé s'il pouvait se servir une tasse de café. Ayant remarqué que je n'avais pas craqué, Yanti retrouve son sourire. Je m'imprègne de l'arôme du café et du kretek. Mais lorsque Bruce me tend son paquet de Minak Djinggo, je lui réponds héroïquement:

-"Non, Bruce, j'attends jusqu'à six heures quart."

D'après le journal, le maghrib tombe aujourd'hui à 6.16 p.m. Etant déjà en retard pour son prochain rendez-vous, Bruce ne m'importune plus très longtemps. En se rechaussant, il laisse échapper un admiratif

- "Chapeau pour les cigarettes!"

Je le regarde avec étonnement, mais comprends tout à coup qu'il fait allusion à mon jeûne, au fait que je parviens à résister à l'envie de fumer.

- "Bruce," souris-je, "ce n'est que mon second jour. Et d'ailleurs, je n'aime pas tes Minak. Je préfère patienter jusqu'à ce que je puisse allumer une Sampourna."

La deuxième étape du Tour de Ramadan se termine à six heures quart. Je suis toujours en maillot vert, mais n'ose encore rêver du tricot jaune: les cols seront peut-être trop lourds. Participer, franchir la ligne d'arrivée sous l'Arc de Triomphe est plus important que remporter la victoire.

Pour rompre le puasa, Yanti a préparé du thé vert et du kolak - un mélange liquide doux fait de pisang, de tapé et de kolang kaling. Mais avant de passer à table, je prends une seconde tasse de thé, fume une deuxième cigarette et regarde les nouvelles en anglais à la télé. Ensuite, je me sers de riz, de semur, de légumes bouillis, de cabé frais et, pour encore accentuer le goût déjà relevé, d'oignons épicés. Yanti me verse un verre d'eau. Pas de bière non plus aujourd'hui.

Je me sens plus satisfait qu'hier. Le stress et la dépression des mois derniers semblent s'être en grande partie dissipés, mais je reste quand même sur mes gardes: tel un accès de fièvre aussi imprévu que foudroyant, le désespoir et les défaillances peuvent à tout moment resurgir. Se pourrait-il que le fait d'étaler tout ce qui se passe en moi, de le confier à mon ordinateur portatif, produise un effet purificateur, provoque une sorte de catharsis? Pour la première fois depuis sept ou huit mois, je me sens un peu plus énergique. Si je ne rencontre pas Dieu, mais retrouve ne fût-

ce que mon équilibre psychique, mon premier Ramadan aura donné un résultat inespéré. Demain, dimanche, je veux à tout prix terminer la troisième étape sans accrocs.

Sri a elle aussi tenu le coup. Elle a revêtu, tout comme hier, son mukenah blanc pour la prière du maghrib. Quand elle se hâte vers la mosquée, je découvre une fierté que je ne lui connaissais pas. Le fait que je ne joue pas au trouble-fête dans leur observance du puasa semble stimuler les autres membres de la famille. Même Wayan, notre jeune hindou balinais, a manifesté son intention de jeûner demain. Comme si tous se sentaient entraînés dans une sorte de compétition spirituelle…

Jour 03 Dimanche 12 janvier 1997


Hier soir, les programmes télé des émetteurs indonésiens étaient, comme d’habitude, d’une banalité exaspérante. Manque d’inspiration total sur les sept chaînes. Appartenant à l'état et étant donc contrôlées par le Ministère de l’Information de Harmoko (également président du Golkar, parti qui domine toute la vie politique indonésienne), TVRI et Programa 2 ne sont en fait que des porte-parole travestis du gouvernement. Il y a bien sûr aussi quelques émetteurs privés ou plutôt suce-fric éhontés, propriété de “politically well-connected business people” ou de la famille présidentielle, dont la seule raison d'être est de ramasser le plus de pognon possible. Leur recette: un maximum de publicité, un minimum de frais et de la violence à gogo: navets sang-et-larmes ou rire-et-danse indiens, kung-fu chinois, films de série B américains, feuilletons suripeux ou reprises d’anciens succès commerciaux. Le tout projeté à un rythme tellement bien calculé qu’il empêche de toute justesse le téléspectateur frustré de détruire son poste de télévision: cinq minutes de pages publicitaires suivies de cinq minutes de film, de feuilleton, de musique ou de quiz. Découpées en tranches de trente minutes, elles aussi immanquablement postillonnées de spots publicitaires, les productions indonésiennes proprement dites n'offrent que de grosses farces, des à-suivre exagérément mélo-dramatiques, de la musique pop locale, des clips promotionnels et des quiz. Les seuls programmes qui échappent à la terreur de la publicité, ce sont les nouvelles officielles. Et les Laporan Khusus, ces reportages spéciaux d’intérêt national tellement urgents et prioritaires que même les chaînes privées doivent impérativement les retransmettre. Sauf bien sûr si elles ont programmé un match de foot italien, anglais ou allemand, l'émetteur obtenant alors l’absolution pour l'une ou l'autre raison de royalties déjà payées. Raison qui ne doit de toute façon quand même pas être justifiée. Ces reportages jamais annoncés à l’avance dans les programmes télé du Jakarta Post mettent généralement en valeur les talents oratoires du président de la république. Une forme relativement bénigne de culte personnel à l’indonésienne. Dosant parfaitement les ingrédients péremptoires et moralisateurs de son discours, Pak Harto est d'ailleurs le mieux comestible quand il improvise en face-à-face direct avec le peuple.

Hier soir, il n’y avait donc vraiment rien à la télé. Le vide total. Et comme je n'ai pas l'intention de ternir l’esprit du puasa en allant louer tous les jours un film pour remplacer Pak Harto, je me suis couché à neuf heures et demie.

Victime d'une agitation inexplicable, j’ai eu beaucoup de mal à m’endormir. J'étais donc encore plongé dans mon premier sommeil lorsque le crieur de la mosquée effectua à trois heures moins quart sa ronde et me réveilla à force de "Sahur! Sahur!". Plus bourratif que le riz, le pain constitue maintenant le principal composant de mon petit déjeuner. Yanti vient s’asseoir près de moi et lâche nonchalamment:

- “Quand vas-tu me donner l’argent pour Idul-Fitri? Les enfants ont besoin de vêtements.”

Ma réaction est violente, brutale.

- “Du fric! Encore et toujours du fric! Tu ne connais que ce mot-là, toi!"

Yanti s’esquive. Et pour cause. Quand j’éclate de cette façon, il me faut généralement plusieurs heures avant de recouvrer un taux d’adrénaline plus ou moins normal. Il m'est même arrivé de rester une journée entière sans parler. Mais cette fois-ci: puasa! Ne pas m'emporter, ne fâcher personne! Essayer de m’imprègner de l’esprit du jeûne. Et du pardon auquel il réserve une place tellement prépondérante. Colmater instantanément la brêche ouverte dans la paix matinale.

- “Tu me ressers une tasse de thé?”

Et elle:

- “Où est mon briquet?”

Deux petites phrases courtes, anodines, prononcées au quotidien. Nous savons tous les deux que la tempête s'est apaisée.

Quelques cigarettes d'encouragement pour aborder mon jour 03. L’une ou l’autre usine a distribué gratuitement un Jadwal Puasa, et à en croire ce calendrier, imsak tombe aujourd’hui à 4.15 a.m. La mosquée confirme à la seconde près. Je file dans ma chambre à coucher et allume l’airco. Je me relève à 6.30 h. Premier point à l'ordre du jour: un fax envoyé le 27 décembre 1996 par ma première femme, Sylvie.

Mon cher Marc et famille,

Tes nouvelles se font tellement rares que je commence à m’inquiéter. Toujours pas de réponse à mon fax du 27 octobre. Quoi qu’il en soit, mes meilleurs voeux pour 1997. Quand donneras-tu signe de vie? Nous sommes partis du 28 décembre au 4 janvier pour jouer au golf à Marbella et j’espère trouver en rentrant un petit mot de ta part. Ici, tout va bien. Comment vont tes cigarettes et l’alcool? Il y a ici pour toi une bouteille de la Caisse d’Epargne. Elle t’attend dans l’armoire de la chambre d’amis. Tu embrasseras Yanti et les enfants de ma part. A bientôt.

Sylvie

J’aurais dû lui répondre depuis longtemps, mais je n’ai pas eu le courage de lui confesser la situation, parce qu’à l’époque je me sentais vraiment trop moche. Aujourd'hui peut-être? Après avoir lu le journal…

Ayant parcouru le Jakarta Post, je ne me sens psychiquement pas en mesure de rédiger le fax pour Sylvie.

Je me replonge donc dans ma lecture de “The Light and the Glory” de Peter Marshall et David Manuel, un des innombrables produits du fondamentalisme évangélical. La question cruciale auquel le livre tente d’apporter une réponse est en même temps son sous-titre: “Did God had a plan for America?”

- “C’est l’évidence même,” postulent Marshall et Manuel. “Dieu avait l’intention de créer en Amérique un nouvel Israël chrétien, a City upon a Hill, une nation modèle, un exemple édifiant pour tous les peuples dépravés du Couchant.”

A ma grande surprise et malgré tous ses préjugés fondamentalistes, ce livre m’a vraiment passionné. La thèse est défendue de manière intéressante et bien étoffée. Les auteurs démontrent en effet d’une façon convaincante l’apport décisif des Pilgrim Fathers et des Puritans, ainsi que le développement au début de la colonisation d’un sentiment de fraternité chrétienne et ses répercussions sur la Constitution des Etats-Unis. Mais ils n’atteignent pas le niveau de qualité de “The Fatal Shore”, dans lequel Robert Hughes depeint de façon sublime et détaillée l’arrivée des premiers convicts à Sydney en 1788. Evénement qui constitue en même temps le début de la colonisation blanche de l’Australie. Marshall et Manuel intriguent par leur interprétation de Christophe Colomb et George Washington. A tel point même que je devrais peut-être revoir mon opinion à leur sujet. Dans “The Light and the Glory”, Christophe Colomb est présenté comme l’incarnation de ce que son nom fait présager: Christoferens ou “porteur du Christ”, une sorte de pionnier de la chrétienté en Amérique, un Saint Jean-Baptiste en caravelle. L’Italien réalise l’impossible grâce à sa foi en un Dieu, qui vole au secours de son explorateur du globe et lui indique, par des miracles, des révélations et des présages, quel chemin suivre dans les moments les plus critiques. Si Colomb n’avait pas succombé à la fièvre de l’or, Marshall et Manuel l’auraient certainement canonisé.

Washington est Moïse en édition revue et corrigée. Alors que Moïse a libéré Israël des griffes des pharaons pour conduire son peuple vers la Terre Promise mais n'a pas connu la joie d’atteindre le but de ses pérégrinations pour cause de quelques erreurs impardonnables, Washington reste partout et toujours d’une perfection surnaturelle. Depuis l’instant où il prend le commandement jusqu’au moment de son avènement en tant que premier président des Etats-Unis. Plus archange qu’homme. Plus humble et sage que quiconque d’autre. L’intérêt du Nouveau Monde comme seul fil conducteur de tous ses actes et de toutes ses pensées. Et Sept Articles de la Constitution Américaine (17/09/1787), qui n’ont que peu à envier aux Dix Commandements de Moïse. L’Amérique, c’est le Mont Sinaï + le Mount Vernon. Quoi qu'il en soit, la lecture du “The Light and the Glory” m’a permis de nettement mieux comprendre le fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis.

Je mange mon bubur sumsum, fume ma première cigarette et bois une tasse de thé. Le fax sera pour plus tard. Yanti a préparé de la sup ayam, de l’ikan kembung layang et des papayas en guise de dessert. Je m'offre une glace magnum achetée chez le petit vendeur ambulant de Walls, allume la télé, écoute distraitement les "News in English" et vérifie pour la troisième ou quatrieme fois

les programmes télé de la journée. En dehors d’une petite demi-heure de Mr. Bean, c’est à nouveau la misère totale. Je demande donc à Nina, notre numéro deux, d'aller me louer un LD. Quant au fax pour Sylvie…

Je n’ai même pas achevé le récit de mon “jour 03”. Du temps à rattraper demain. Pour me punir, je m’en tiens à la sup ayam. Sans toucher au poisson, que j’avais pourtant moi-même commandé ce matin. Mortification.

Jour 04 Lundi 13 janvier 1997


“Blazing Force”, le film que Nina a loué hier soir, est probablement l’oeuvre d’un petit groupe de jeunes cinéastes tentant d'obtenir l’un ou l’autre certificat d’études cinématographiques. Totalement invraisemblable et stupide. Même de médiocres acteurs indonésiens pratiquant un semblant de boxe française auraient du mal à faire pire. Baillant à m’en démettre les mâchoires dès le début de la face B, je n’ai même pas voulu en connaître la fin.

Le crieur de sahur entame sa ronde du quartier une heure et demie avant l’imsak. Et comme nous habitons à deux pas de la mosquée, nous sommes tirés de notre sommeil dès trois heures moins le quart.

Tout vendeur ambulant indonésien s’annonce par un bruit typique. Chaque “corps de métier” produit un son spécifique: coups de klaxon, battements de bambous ou petite rengaine. Notre préposé au sahur signale sa présence en balayant de son bâton les barreaux de la grille du garage. Mais malgré le nombre de décibels qu’il génère à trois mètres de mon lit, je ne l'entends que du fond de mon subconscient sans véritablement me réveiller. Quand Yanti vient m’appeler une heure plus tard, je sors donc d’un sommeil de plomb.

Sahur classique: pain vaguement tartiné de beurre à l’oignon, toutes les deux tranches un peu de miel ou de confiture aux fraises, thé vert, un restant de fruits de la veille, et le maximum de cigarettes entre la dernière bouchée et les premiers sons de l’imsak. Aujourd’hui, j'en ai fumé moins de deux parce que je tiens à respecter les règles du jeu: dès que les haut-parleurs de la mosquée se sont mis à grésiller, j’ai écrasé ma kretek et je me suis recouché. Contrairement aux nuits précédentes, je n'ai plus retouvé le sommeil.

Le journal est ma première victime de la journée, et je le dévore. Peu de boulot aujourd’hui: quelques coups de fil à donner, une petite pile de paperasses à vérifier, et un peu de suivi du travail de Niki et Alan. Question lecture, le choix est plutôt limité: les petits livres islamiques que Bruce m’a apportés. Ou devrais-je relire un des classiques ramenés d’Ubud? “Gargantua et Pantagruel” de Rabelais, “Il est plus tard que tu ne penses” de Gilbert Cesbron, ou “Der Streit um den Sergeanten Grischa” d’Arnold Zweig? Sur mon bureau, le “Who is Allah in Islam?” d’Abd-al-Masih. Ce petit livre m'a d'emblée paru étrange. Ecrit en anglais, traduit de l’allemand, édité à Villach en Autriche. Pas de date de parution ni de copyright. A l’intérieur de la couverture, Jean 1:18. En fumant mes deux cigarettes ce matin, j’en ai parcouru les vingt premières pages avec beaucoup d’attention et d’appréhension. Je n’ai encore rien découvert de suspect, mais suis plus que jamais sur mes gardes.

Quant au fax de Sylvie? Je me rends très bien compte que je me cherche des excuses pour y échapper. Il faudra quand même que je m'y mette un jour. Après avoir lu le petit livre sur Allah? Ou quand j'aurai complètement décortiqué le “Jésus”?

Nous rompons le jeûne avec du bubur ketan hitam, et moi avec une cigarette et, bien sûr, du thé vert. J’aurais préféré une bonne tasse de kopi Bali, mais suis les conseils d'Herbert du Globetrotter à Ubud qui prétend que le thé vert est un excellent regulateur de cholestérolémie. Et comme la mienne est de 25% supérieure au maximum, j’ai tout intérêt à prendre les choses à coeur.

Mon quatrième jour de jeûne complet, sans cigarettes ni bière, touche à sa fin, mais j’ai eu toute la journée les nerfs à vif.

Wayan en a ras le bol de Jakarta et compte rentrer à Bali à l'occasion d'Idul-Fitri. Pour y rester définitivement. Le fax pour Sylvie m’énerve. Niki et Alan commencent tout doucement à me les casser, car ils n'ont rien foutu de toute la journée. Alan s'est même absenté cet après-midi prétextant un rendez-vous à deux heures et demie chez la sage-femme. J'ai l'impression qu’il se fait plus de mouron pour l’enfant à naître que sa propre femme. Et puis il y a eu Sri qui n'a pas arrêté de chialer et qui s'est tellement lamentée sur le sort de sa bicyclette endommagée, que j’en ai presque perdu les pédales. Heureusement, Yanti est intervenue: ne pas se fâcher, pardonner, puasa. Ce soir, Programme 2 émet un documentaire intéressant sur Joe Louis. Pendant les nouvelles internationales de neuf heures, je poursuis la lecture de “Who is Allah in Islam?”. Il s’agit en fait d’un petit livre irritant, anti-islamique, mensonger, plein d’entorses à la vérité, avec, sous prétexte d’analyse objective, une fausse présentation d’idées.

J’ai toujours ressenti comme une énorme lacune le fait que mes études m’aient seulement familiarisé avec le Christianisme. Tout intellectuel qui se respecte devrait apprendre les principes de base, non seulement de toutes les religions, mais aussi de l’athéisme et de l’agnosticisme. Il devrait en plus savoir quels sont les griefs des uns envers les autres. Dans le Christianisme, je citerais sans hésiter comme insurmontables, inadmissibles et même ridiculement contradictoires, l’Immaculée Conception, le Fils de Dieu, le Saint-Esprit, le célibat des prêtres, la condamnation de l'avortement. Et les Chrétiens aimeraient bien que l’Islam justifie honnêtement le caractère sacré du Jihad, de la Ka’aba et du pèlerinage à la Mecque, explique clairement les dissensions qui existent entre Shi’ites et Sunnites, motive l’infériorité présumée de la femme et la sacro-sainteté de la langue arabe. Et de quoi les non-chrétiens et non-musulmans étayent-ils leur incrédulité altière face à une Bible-Coran Révélation de Dieu? J’espère pouvoir un jour écrire une “Introduction à l’Islam”. Non pas un traité de théologie, mais un exposé objectif de ce qu’est cette religion, en expliquant ses principaux dogmes, en retraçant son histoire et son évolution. Une “Introduction” à l’usage du commun des mortels. Un complément à ce que je n’ai pas appris au sujet de l’Islam au cours de mes études. Une brève description pour non-musulmans de la religion la plus répandue au monde. Une première approche pour futurs convertis. Un aperçu pour musulmans qui leur expliquerait pour quelles raisons les autres religions ont tellement de mal à respecter la leur…

Jour 5 Mardi 14 janvier 1997


Bien que passant moins d’heures au lit qu’à Bali, je me sens nettement mieux en forme. Miracle inespéré? Sève printannière faisant lentement reverdir le chêne défeuillé, ou plutôt défolié, que j'étais? Timide brise attisant les braises agonisantes de mon coeur? Bruine matinale faisant germer le petit grain d'espoir desséché enfoui dans le désert de mon âme? Je m'englue de toute façon de moins en moins en moi-même. Et le gouffre qui séparait mes actes de mes pensées et de mes sentiments n'est plus que fissure. La fraction de seconde suivant le crash évité de toute justesse.

Les démons ont passé leur nuit à marteler le gamelan de tôle ondulée du toit: stridents fouettements de ceng-ceng, tonitruants matraquages de gongs, fulgurants éclats de gambang. Quatre heures du matin: le téléphone sonne. Yanti me secoue violemment. Je me sens misérablement engourdi et n'ai vraiment pas envie de décrocher. C’est Senopati: banjir. Quelqu’un doit d'urgence aller chercher Rani. Rani, c’est la grande-tante vénérée à moitié paralysée suite à un infarctus, qui est parvenue, alors que leur mère tentait de gagner un peu d’argent comme barmaid, à maintenir en vie dans les bidonvilles riverains de Senopati les enfants de Yanti. Wayan n’est pas là puisqu’il loge chez Shinta, et ce sera donc à Yanti d'aller secourir Rani. Je suis maintenant tout à fait réveillé et dois me forcer à ne pas plonger immédiatement dans mon journal intime. Soyons raisonnable, et restons encore un peu au lit.

A sept heures et demie, je prépare la correspondance d'un client, la facture d'un autre, et un dossier à discuter au BKPM. Il y a des mois que je n'ai plus remis les pieds au Ministère des Investissements. Quand je m'y rendrai, ce sera certes sans le moindre enthousiasme, mais avec quand même plus de sérénité et d’assurance que l’année dernière. Ce sera aussi la première fois depuis des mois, exception faite de mes escapades à Bali, que je quitterai ma maison, ma prison de Cawang.

Le jour où l’idée m’est venue de commencer un journal intime, j’étais persuadé avoir raison: je devais me vider en mots, m’obliger à me mettre complètement à nu, à me purifier. Et peut-être me découvrir en même temps quelque talent littéraire? Mais la vivisection d'une âme mortifiée touche-t-elle encore les gens? “Ecce homo – me voici”. Ou suis-je en train de me bercer d’illusions, notre fin de siècle ne se passionnant plus que pour l’utopie de l’amour, pour la tension factice d’un thriller artificiel? L’époque de Dostojewski est révolue; tout comme celle où l’on était captivé par la dissection de doutes métaphysiques torturant à mort des pédoncules cérébraux atteints de gangrène.

Au cours de ma dépression de ces derniers mois, j’ai pu constater à plusieurs reprises que, dans un cas comme le mien, la lecture est une sorte de drogue sournoise aussi traître que l'alcool, car menant elle aussi à une déchéance irréversible. La vie devient descente aux enfers, sans le moindre espoir – sauf miracle – de remonter la pente, la réponse à la question du sens de la vie devenant chaque jour un peu plus pyrrhonienne. Une vie sans perspective d'avenir librement choisie à laquelle se raccrocher. Sans main providentielle à laquelle s'agripper. Parce que Dieu est mort. Parce qu'Il n'était qu'une tumeur bénigne excisée cliniquement de notre corps scientifique, l'anesthésie artificielle ne procurant qu’une sensation illusoire de délivrance. Mais le réveil est amèrement dégrisant, la violence du choc postopératoire proportionnelle à l'intensité de l'illusion évanouie, et les doses pseudo-thérapeutiques pour tenter de retrouver un bien-être perdu de jour en jour plus fortes. Drogue, ou arak, ou livres. Ou arak et livres.

J’ai cherché Dieu pendant des années, L'épiant, Le guettant, Le harcelant inlassablement. Mais, toujours sur Ses gardes et insaisissable, Il ne S’est jamais ni nulle part laissé surprendre.

Et plus j’essayais de Le saisir rationnellement, scientifiquement, plus Il me glissait entre les doigts. Le Dieu Tout-Puissant de la Création, du Magnifique Univers Infini. Réduit par la cosmologie et d'autres comploteurs subversifs, par Einstein, Niels Bohr, Stephen Hawking et Leon Lederman, à une fraction de fraction du premier atome temporel du Big Bang, à moins de dix à la puissance moins quarante-trois. Mis définitivement au rancart par la biologie et ses

émules, par Darwin, Francis Crick et Robert Wright, qui ne Lui accordent même plus l’honneur d'avoir présidé au passage de la réaction chimique à la réaction biologique.

- “Nous pouvons très bien nous passer de Lui. Il ne nous sert vraiment plus à rien."

Dieu assassiné.

Et nous nous enfuyons tous du lieu du crime. A la vitesse d’une constante de Hubble, et avec nos gènes toujours plus perfectionnés, plus brillants, et agencés de façon de plus en plus complexe.

Plus je cherche Dieu à travers la science, plus Il devient abstrait, plus Il est en voie de se réduire à une formule mathématique encore ignorée. Je devrais peut-être tenter une dernière expérience en relisant le “Before the Beginning” de Martin Rees? Où et comment Dieu était-Il avant le Big Bang, avant l’instant t = 0? Etait-Il ou n’était-Il pas? Mais plus je me penche sur toutes ces questions, en faisant appel aux Prix Nobel les plus éminents et les plus récents, plus l’espoir d’une réponse réconfortante s'effrite, plus la dépression se fait profonde, plus Dieu s’éloigne au-delà des limites de notre univers. Passé en catimini des trois dimensions aux quatre d’Einstein, Il semble maintenant égaré dans 10, voire n-dimensions, vivre en exilé dans un nombre n d’univers, les uns coexistant avec les autres ou s'enchevêtrant tout en conservant leur autonomie et en ignorant tout des autres. Autrement que dans le rêve et la réalité. On peut très bien avoir la réelle impression d'avoir étranglé quelqu’un dans un rêve et se sentir vraiment coupable, mais constater avec soulagement au réveil qu’il n’y a pas de cadavre. Deux univers différents traversés consciemment par un seul et même moi, qui est persuadé de sa culpabilité dans l’un mais qui découvre son innocence dans l’autre.

J’ai vacillé de livre en livre, jusqu’à l’étourdissement total, l’imagination saturée d’abstractions. Et tout cela pour en arriver à la conclusion frustrante que j'avais cherché Dieu, mais L’avais complètement perdu de vue. Mes lectures m’ont fait faire fausse piste. Et voilà où j’en suis maintenant: orphelin au centre d'un univers hostile, victime de mon arrogance, ne pouvant compter que sur moi-même, errant abandonné et désepérément seul dans mon propre dédale de questions, empêtré dans la toile tissée par Darwin, Einstein et Co et incapable de la démêler. Moi complètement déboussolé, eux tellement plus érudits, tellement plus sûrs d’eux-mêmes:

- “Faites-nous confiance, nous pouvons nous passer de Dieu. Et s’Il devait quand même avoir l’audace d’exister, Il est dorénavant banni. Extirpé de tout ce qui est humain, largué dans un trou noir d’où rien ne peut échapper, d’où Il ne peut plus nous contaminer.”

Se désaccoutumer d’une dépression n’est pas chose aisée. Mais l’écriture est apparemment un excellent antidote, puisque le cocktail journal-puasa-prière mécréante semble pouvoir juguler le SIDA qui me rongeait le cerveau. Antidépresseur asservissant. Virus anti-virus. Poison anti-poison.

Suivi médical quotidien d’une intervention chirurgicale, impitoyable auto-excision, mise à nu sans concessions, écorchement à vif d'un homme qui se donne en pâture à lui-même et aux autres. Car si j'écris - rééducation oblige - avant tout pour moi-même, je le fais aussi pour mon entourage, surtout mes proches. Une confession pour plus tard. Afin de leur expliquer pourquoi j'ai été rongé par le doute, de quoi j'ai cruellement souffert, ce qui m'a traumatisé au point de me plonger dans le désespoir, comment j’ai lutté avec un acharnement démentiel pour découvrir une dernière parcelle de Dieu.

Je tente d’observer et de noter dans le moindre détail mes réactions, mes pensées, mes actes et mes sentiments. Sans me soucier outre mesure du style, du rythme ou du choix des mots. Je manque de temps pour cela, le rythme du puasa m'imposant l'écriture d'épisodes quotidiennes. Je n’ai pas encore relu les pages précédentes, ne les ai même pas fait sortir de mon imprimante. J’essaie avant tout de rester à jour. Le schéma du puasa s’y prête très bien: le jeûne imposé à partir de la pointe du jour jusqu’à la nuit tombante m'offre amplement le temps d’écrire tout ce qui me passe par la tête. Sans me préoccuper des blasphèmes et des lèse-majesté déjà inscrits dans la mémoire de mon ordinateur. Confession à titre de grand nettoyage thérapeutique, d'extirpation de lambeaux d’espoir déchiqueté, de traitement par disque dur de détritus intellectuels toujours récupérables. Douleur putrescente transformée en papier imprimé. Me lapidera-t-on si jamais on édite ce journal intime? Ce n'est pas exclu. Serai-je frappé d’un fatwa, publicité rêvée pour ce genre de livre gênant? Salman Rushdie en sait quelque chose. Pris individuellement, les musulmans indonésiens sont généralement assez tolérants. Il suffit de lire Gus Dur. Mais quand l’instinct grégaire l’emporte, ils peuvent soudainement se transformer, sans raison vraiment apparente, en une meute enragée, un raz-de-marée dévastateur, qui engloutit tout dans sa rage aveugle. Confer Situbondo. L’Islam admet-il le mal de conscience? Un musulman a-t-il le droit de remettre Dieu en question? Et tout musulman authentique n'est-il pas de sa naissance jusqu’à sa mort à 100% convaincu de l’existence d’Allah?

- “Bienheureux les simples d’esprit,” disait le Sermon sur la Montagne.


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